Les oraisons des débutants

De Salve Regina

Vie spirituelle
Auteur : P. Marie-Eugène de l'Enfant-Jésus O.C.D.
Source : Les oraisons des débutants
Date de publication originale : 1944

Résumé : Initiation à la pratique de l'Oraison
Difficulté de lecture : ♦♦ Moyen
Remarque particulière : CUM LICENCIA SUPERIORUM NIHIL OBSTAT - Aquis Sextiis, die 25a martii 1944 - Monnier, v. g. IMPRIMATUR - Aquis Sextiis, die 25a martii 1944 - Florentius,archiep. Aq. Sext.

AVANT-PROPOS

Ces pages étaient attendues. Depuis quinze ans, le R.P. Marie-Eugène s'est fait entendre devant les audi­toires les plus variés, dans les carmels et les grands séminaires, parmi les soldats et parmi les guides, dans les milieux universitaires et dans les formations de jeunes. Sans se lasser jamais et sans se répéter, il diffusait la doctrine de sainte Thérèse d'Avila. Nous avons enfin une partie de son enseignement.

L'unité et la structure du livre se dessinent aisé­ment. Après l'explication métaphysique de l'oraison, qui s'appuie sur la définition que nous devons à sainte Thérèse, il nous montre cet exercice dans ses développements successifs, depuis les plus humbles degrés de la prière vocale jusqu'aux oraisons de sim­plicité, terme des oraisons non-mystiques, en passant par la prière liturgique, la lecture méditée, la médi­tation, surtout l'oraison de recueillement ou oraison d'après la méthode thérésienne. Les lectures spiri­tuelles sont l'auxiliaire indispensable des débutants, tandis que les sécheresses et les distractions consti­tuent les premiers obstacles.

Celui qui entreprend de faire oraison, recueillera dans ces pages les rudiments de la science spirituelle : le terme qu'il doit viser, les étapes de la première partie de son voyage et les moyens de pro­gresser malgré les difficultés de la route.

Il trouvera autre chose. Ce n'est pas une technique qui est exposée : une vie nous est offerte. L'oraison n'apparaît pas comme un acte séparé de la vie, mais comme l'actualisation de ce mouvement qui livre l'âme à la connaissance et à l'amour de Dieu et qui anime ensuite toutes les actions de la journée.

Elle n'est plus enfermée dans des formes rigides, dans des cadres froids et immobiles; elle s'ouvre, dès le début, vers les oraisons surnaturelles, auxquelles toute âme chrétienne doit aspirer et qui assure une débordante fécondité apostolique.

Parce qu'elle est centrée sur le «  bon Jésus », et qu'elle se passe avec lui, elle nous préserve des for­mes abstraites et savantes où l'intelligence trouve peut-être un aliment, mais qui ne reconstituent pas les forces vives de l'âme.

Enfin celui qui a expérimenté Dieu se sentira ici dans la lumière de l'expérience mystique, à tel point qu'il se demandera parfois : quel est celui qui parle ? est-ce sainte Thérèse? est-ce son commentateur ? Cette similitude des deux lumières, même si elles ne sont pas au même degré, est la meilleure garantie de la valeur de l'ouvrage.

Ce livre s'adresse à ceux qui se décident à «  faire la méditation ». Est-il nécessaire de le recommander aux jeunes des mouvements spécialisés ? Il devrait être le manuel des militants de l'action catholique. Les contemplatifs le méditeront avec profit. La nature de l'oraison est la même à toutes les étapes de la vie spirituelle. Ils ne craindront plus de revenir aux premières formes de la prière, quand la fatigue ou une autre cause naturelle les empêchera de se recueillir.

Ce premier exposé de la doctrine thérésienne - qui est aussi la doctrine du Carmel - nous met sur le chemin. L'auteur n'a plus le droit de nous abandonner : il est obligé de poursuivre son travail, et nous savons que notre espoir se réalisera.

LES EDITIONS DU CARMEL.


CHAPITRE PREMIER : L'Oraison

« L'oraison est un commerce d'amitié... »


C'est à sainte Thérèse d'Avila que nous allons demander la science de l'oraison.

Pour éclairer tout son enseignement, soulignons d'abord que la Sainte écrit pour ses filles qui vivent sous la Règle carmélitaine de saint Albert. Cette Règle qui a codifié la vie et les usages des ermites du Mont-Carmel contient un précepte autour du­quel tous les autres gravitent : méditer la loi du Seigneur nuit et jour.

Telle était la vie en effet de ces ermites. Ils étaient venus sur la sainte montagne pour vivre de l'esprit du grand prophète Elie dont la vie tout entière s'était exprimée en son cri de guerre : « Vivit Dominus in cujus conspectu sto » : « Il est vivant le Seigneur en présence de qui je me tiens. » Ce cri de guerre inscrit dans la devise du Car­mel fixe l'attitude foncière de l'âme carmélitaine. La présence de Dieu est le port d'attache auquel elle doit revenir dès que sont terminées les tâches particulières qui lui sont imposées. Ainsi faisaient les prophètes au désert, et les ermites au Mont Carmel.

Sainte Thérèse se réclame de sa filiation à leur égard et veut en revivre la grâce en toute sa fer­veur première :

«  Nous toutes qui portons ce saint habit du Car­mel, écrit-elle, nous sommes appelées à l'oraison et à la contemplation. Telle a été en effet notre première institution. Nous descendons de cette race de saints religieux du Mont-Carmel qui ne s'enfonçaient dans une solitude si profonde et ne vouaient au monde un mépris si absolu que pour aller à la recherche de ce trésor, je veux dire cette perle précieuse dont nous parlons » (la contemplation).[1]

Fille de ces ermites, sainte Thérèse a comme eux faim et soif de Dieu. Comme eux aussi elle réclame le silence et la solitude du désert. Ne pou­vant s'y rendre, elle va le créer au sein des villes en fondant le monastère réformé de Saint-Joseph d'Avila. La vie y sera érémitique grâce à une étroite clôture, des grilles, des voiles, un petit nombre de religieuses et la retraite en cellule. C'est le triomphe de son génie organisateur qui excelle à réaliser une grande pensée au moyen d'une foule de détails.

Dans ce silence désertique, les âmes peuvent et doivent revivre l'idéal primitif de l'oraison conti­nuelle. La Sainte le leur rappelle en toutes occa­sions.

Dès leur arrivée dans la vie religieuse, elles ont à s'exercer à vivre constamment en compagnie du bon Maître qui les y a appelées. Elles n'y sont point venues elles-mêmes pour autre chose. Pour prendre cette habitude, un temps plus ou moins long sera nécessaire, suivant la facilité que la grâce leur en donnera. Quelles que soient les difficultés rencontrées, elles doivent y travailler jusqu'à ce qu'elles y soient parvenues.

Sans ce commerce habituel avec le bon Jésus, ce cadre désertique n'aurait point de sens et aurait perdu son âme. Il n'offrirait plus qu'ennui, ou pis encore, refuge à la misanthropie et à la paresse.

Lorsque sainte Thérèse ayant trouvé sa vocation apostolique, se décide à fonder des monastères sur le modèle de Saint-Joseph d'Avila, elle est guidée par le désir de rassembler les âmes généreuses qui veulent prier,

«  pour les défenseurs de l'Eglise, pour les prédica­teurs et les savants qui la soutiennent... C'est pour cette affaire qu'il vous a réunies ici, ajoute la Sainte; ce sont là vos affaires; tel doit être l'objet de vos désirs, le sujet de vos larmes, le but de vos prières. »[2]

La mission du Carmel thérésien sera donc de prier pour l'Eglise en même temps que d'y main­tenir un haut esprit d'oraison.

Pour les filles de sainte Thérèse, l'oraison n'est pas seulement un moyen de perfection, un exer­cice de la vie spirituelle, c'est l'occupation essen­tielle qui doit remplir la journée, qui constitue la trame de la vie spirituelle. Elle est le chemin de perfection que sainte Thérèse va tracer et décrire en résumant dans un traité les conseils qu'elle don­nait à ses premières filles.

C'est d'ailleurs le chemin de perfection qu'elle a suivi elle-même. Sa vie spirituelle personnelle a été tellement liée à son oraison que l'une a suivi les vicissitudes de l'autre et que leur histoire se confond. Elle a progressé tant qu'elle a été fidèle à l'oraison, et les périodes de moindre ferveur ont été marquées par un relâchement en cet exercice. Le livre de sa Vie en apporte le témoignage précis, et reste la meilleure illustration pratique de son enseignement.

Mais ces circonstances historiques qui expliquent l'enseignement thérésien n'en font-elles pas une doctrine d'école? Cette nécessité de l'oraison, le rôle qui lui est attribué, ne correspondent-ils pas seulement à une forme de vie particulière, à une conception carmélitaine de la perfection axée sur l'oraison comme d'autres semblent s'appuyer sur la prière liturgique ou les œuvres de charité?

Il ne le semble pas. L'enseignement de sainte Thérèse s'adresse à tous les chrétiens, ou plutôt à toutes les âmes intérieures. N'est-ce pas ce que semble reconnaître l'Eglise en la proclamant « Mater spiritualium »?

Sainte Thérèse affirme en effet que l'oraison est aussi nécessaire que la prière vocale dont on ne saurait la séparer.

« Je désire vous voir profondément convaincues de cette vérité, dit-elle à ses filles, que pour bien réciter le Pater, vous devez vous tenir près du Maître qui nous l'a enseigné. Vous me direz encore que prier ainsi c'est médi­ter et que vous ne pouvez ni par conséquent ne vou­lez autre chose que prier vocalement.. J'avoue que vous avez raison d'appeler oraison mentale la mé­thode dont j'ai parlé. Mais je vous déclare en même temps que je ne comprends pas comment la prière vocale, bien faite, peut en être séparée. Nous devons en effet savoir à qui nous parlons : c'est même un devoir de s'appliquer à prier avec attention. » [3]

Mieux encore, l'oraison s’identifie à tout mou­vement vital de la grâce en notre âme. Cette grâce est filiale; son mouvement essentiel est de remon­ter vers Dieu. Quand l'âme ne peut plus ou ne sait pas esquisser ce geste qui constitue l'oraison proprement dite, c'est que la grâce est morte ou bien près de mourir.

« Les âmes qui ne font pas oraison, me disait il y a peu de temps un grand théologien - écrit sainte Thérèse - sont comme un corps paralysé ou per­clus, qui a des pieds et des mains, mais qui ne peut pas s'en servir. Certaines âmes en effet sont tellement informes et tellement habituées à ne s'occuper que des choses extérieures qu'on ne saurait les en tirer et qu'elles semblent dans l'impuissance de rentrer en elles-mêmes. » [4]

Ceci dit, nous pouvons énumérer quelques-uns des bienfaits que l'oraison procure à l'âme. Elle fortifie les convictions et soutient les résolutions généreuses de travailler et de souffrir [5]. Elle est source de lumière et remplit à l'égard de la cha­rité le rôle de l'intelligence vis-à-vis de la volonté; elle la précède, l'oriente et l'éclaire à chaque pas.

Devenue contemplative, l'oraison transforme l'âme, suivant la parole de l'Apôtre, de clartés en clartés jusqu'à la ressemblance de Dieu [6].

Aussi sainte Thérèse peut conclure :

« Or si l'oraison procure tant de bien et est même très nécessaire à ceux qui ne le servent pas ou même l'offensent, si personne ne peut en réalité y trouver le moindre inconvénient, tandis qu'il y en aurait un très grand à ne s'y point livrer, pourquoi donc ceux qui servent Dieu et veulent l'honorer laisseraient-­ils cet exercice? En vérité je ne saurais le compren­dre... » [7].

Mais on ne peut attribuer à l'oraison ce rôle prépondérant dans la vie spirituelle; on ne peut l'imposer à toutes les âmes désireuses d'intimité divine qu'à la condition de briser les cadres un peu étroits dans lesquels semblent l'enfermer cer­taines définitions particulières. Laissons ce soin à sainte Thérèse qui va nous dire ce qu'elle entend par oraison.

Qu'est-ce que l'oraison ?

Dans le livre de sa Vie sainte Thérèse répond :

« L'oraison mentale n'est à mon avis qu'un commerce intime d'amitié où l'on s'entretient souvent seul à seul avec Dieu dont on se sait aimé. » [8]

Définition bien connue à juste raison parce qu'en une simplicité étonnamment précise elle met en relief les éléments constitutifs de l'oraison. Il nous suffira d'en expliquer les termes.

« L'oraison n'est qu'un commerce d'amitié avec Dieu », dit la Sainte : elle est donc une prise de contact avec Dieu, une actualisation de l'union surnaturelle que la grâce établit entre Dieu et notre âme, ou encore un mélange entre deux amours : celui que Dieu nous porte, celui que nous avons pour lui.

Dieu est amour. Il nous a créés par amour, il nous a rachetés par amour et nous destine à une union très étroite avec Lui. Dieu amour est présent dans notre âme, d'une présence surnaturelle, personnelle, objective. Il y est en activité constante d'amour, foyer répandant constamment sa chaleur, soleil ne cessant de diffuser sa lumière, fontaine toujours jaillissante.

Pour aller à la rencontre de cet amour qui est Dieu, nous avons la grâce sanctifiante, de même nature que Dieu, par conséquent amour comme Lui. Cette grâce qui nous fait ses enfants, est une aptitude à l'union, à l'échange ou au commerce intime avec Dieu, à la pénétration réciproque.

Dieu amour, toujours en action, nous sollicite et nous attend. Mais il est immuable : c'est notre amour qui doit aller vers Lui. L'orientation de cet amour vers Dieu, sa recherche amoureuse, le rencontre de notre amour avec Dieu amour, commerce affectueux qui s'établit aussitôt : voilà ce qu'est l'oraison d'après sainte Thérèse.

L'oraison suppose l'amour surnaturel, donc la grâce sanctifiante. Elle exige que cet amour soit mis en action; mais cette activité de l'amour sur­naturel suffit, car ainsi que le souligne sainte Thérèse, l'oraison n'est qu'un commerce d'amitié avec Dieu.

Toutefois cet amour ne se meut pas seulement dans le domaine purement surnaturel, il s'entoure des formes les plus variées de l'activité humaine.

Par l'intermédiaire de la volonté, en laquelle il réside, l'amour surnaturel prend à son service toutes les puissances et toutes les facultés naturelles, et il les utilise telles qu'il les trouve en chacun de nous. L'oraison devient ainsi un com­merce d'amitié de l'être vivant tel que nous sommes avec le Dieu vivant qui habite en nous.

Si nous considérons donc les activités naturelles mises en jeu, ce commerce d'amitié, déjà diffé­rencié par les modes divers de l'action divine en chaque âme, trouvera une nouvelle et étonnante variété dans la diversité des tempéraments, les dif­férences d'âge et de développement, et jusque dans la multiplicité des dispositions actuelles des âmes qui font oraison.

Suivant les tempéraments, ce commerce d'amitié prendra une forme intellectuelle, affective ou même sensible. L'enfant mettra son amour surnaturel pour Jésus dans un baiser, un sourire envoyé au taber­nacle, une caresse à l'Enfant-Jésus, une expression de tristesse devant le crucifix. L'adolescent chan­tera son amour pour le Christ et le développera en utilisant les expressions et les images qui frap­pent son imagination et ses sens, en attendant que son intelligence plus développée lui permette d'uti­liser les fortes pensées pour faire une oraison plus intellectuelle et plus nourrissante.

L'oraison épousera les formes mouvantes de nos dispositions. La maladie ou seulement la fatigue, qui rendent impossible l'activité ou du moins la maîtrise de telle ou telle faculté, la tristesse, la joie, les préoccupations, diversifieront ce commerce qui doit toujours rester sincère et vivant pour réa­liser sa définition de commerce d'amitié.

Sous ces formes diverses et à travers toutes ces vicissitudes, le commerce restera essentiellement le même. Souple et actif, l'amour qui l'anime uti­lisera tour à tour moyens et obstacles, ardeur et impuissance, intelligence ou imagination, sens exté­rieurs ou foi pure, pour assurer un aliment à sa vie ou des modes nouveaux à son expression. Sui­vant les tempéraments ou même les heures, il sera triste ou joyeux, ému ou insensible, silencieux ou expansif, actif ou impuissant, prière vocale ou recueillement paisible, méditation ou simple regard, oraison affective ou impuissance douloureuse, élé­vation d'esprit ou étreinte d'angoisse, enthousiasme sublime dans la lumière ou écrasement suave dans l'humilité profonde, et parmi ces modes ou orai­sons diverses la meilleure pour lui sera celle qui l'unira le mieux à Dieu et lui assurera l'aliment le meilleur pour son développement et pour l'ac­tion, car, en définitive, « l'amour ne consiste pas à répandre des larmes ni à goûter des douceurs et ces tendresses que l'on désire ordinairement pour y trouver de la consolation : il consiste à servir Dieu dans la justice, dans la force de l'âme et dans l'humilité ». [9]

Indépendante des formes extérieures détermi­nées d'avance, l'oraison thérésienne ne connaît d'autre loi que la libre expression de deux amours qui se cherchent activement et s'étant rencontrés se donnent l'un à l'autre paisiblement dans l'union. Elle semble donc se développer à l'encontre, de l'enseignement de certains maîtres excellents de vie spirituelle.

Les maîtres de l'école ignatienne précisent en effet que c'est par une activité de l'imagination et des sens que l'âme doit aller à la rencontre de Dieu et que de fortes impressions reçues procèdent les résolutions fécondes. Les maîtres de Saint­ Sulpice demandent que l'on utilise des considéra­tions pour parvenir à cette communion avec le Christ qui est la véritable oraison et qui doit avoir comme fruit la coopération efficace de l'âme avec Lui. Les premiers s'adressent à l'ensemble des per­sonnes de piété; les seconds s'occupent des prêtres et des séminaristes. Les uns et les autres veulent conduire leurs disciples au commerce avec Dieu et leur déterminent le mode d'oraison qui convient le mieux à leur tempérament moral et spirituel. De même, s'adaptant aux exigences de l'esprit de notre temps, les maîtres spirituels modernes nous invitent à nous arrêter simplement devant une attitude de Jésus ou une parole riche de sens pour trouver un contact direct et vivant avec le Christ Jésus.

De ces modes d'oraison transformés en méthodes adaptées aux besoins des diverses catégories d'âmes, sainte Thérèse ne parle pas en sa définition, et son silence met en un relief tout particulier les élé­ments constitutifs et essentiels de l'oraison. [10]

« L'oraison n'est qu'un commerce d'amitié », dit-elle. Sa définition, qui embrasse aussi bien l'humble récitation de formules apprises que les ravissements qui font pénétrer les secrets divins, universelle en sa portée, n'en est que plus lumineuse et plus pra­tique. Elle est celle d'une maîtresse de vie spiri­tuelle, qui parle non point seulement pour une catégorie d'âmes, mais pour l'Eglise universelle.

Cette définition, si large à la fois et si précise, a le souci enfin de respecter la souveraine liberté de Dieu et celle de l'âme dans leurs rapports, souci maintes fois affirmé par sainte Thérèse. Cette liberté lui semble nécessaire pour l'épanouissement de l'âme et sa parfaite soumission à l'action de Dieu. Aussi sainte Thérèse la défend contre toute tyrannie, qu'elle vienne de méthodes trop rigou­reuses [11] ou de la direction qui l'opprimerait. Si on trouve dans l'âme les signes de l'action de Dieu, à savoir l'humilité et le progrès dans la vertu, on ne doit point l'inquiéter dans ses modes d'oraison : elle a droit à sa liberté et il est du devoir de tous de la respecter.

« Commerce intime d'amitié où l'on s'entretient souvent seul à seul avec Dieu... » Ce commerce est essentiellement intime, car l'amour a besoin d'in­timité.

Le contact avec Dieu s'établit dans les profon­deurs de l'âme, en ces régions où Dieu réside et où se trouve l'amour surnaturel diffusé en nous. Dans la mesure où cet amour sera puissant et actif, le commerce sera à la fois fréquent et intime.

L'oraison est aussi une prière personnelle. Même lorsqu'elle se revêt des formes de la prière publique, dont l'expression extérieure est harmonisée dans un groupe, elle reste un commerce seul à seul avec Dieu qui vit en chaque âme, et elle garde son souffle et sa note personnelle.

« Commerce d'amitié avec Dieu dont on se sait aimé », termine la Sainte. Ces paroles si simples dissimulent un grave problème : celui de la nature de l'amour qui nous unit à Dieu et des lois qui le régissent.

Les premiers termes de la définition « com­merce intime d'amitié avec Dieu » évoquent en nous la pensée ou le souvenir de l'intimité affec­tueuse qui nous unit à certaines personnes. Nous rêvons d'une intimité semblable avec Dieu. Est-elle possible?

Le commerce d'amitié avec Dieu dans l'oraison et les relations affectueuses avec un ami sont toutes deux inspirées par l'amour, mais les deux amours ne sont pas du même ordre. Le premier est sur­naturel; le second est naturel. Nous voyons l'ami que nous aimons; nous apprécions par expérience ses qualités; nous sentons son affection pour nous et la nôtre pour lui. Cette affection, même très pure, se développe dans le plan naturel et affecte nos facultés humaines. Tandis que je ne vois pas Dieu auquel m'unit l'oraison. Il est pur Esprit, l'Etre infini, insaisissable à mes facultés humaines. Personne ne l'a vu et c'est son Fils unique qui est dans son sein qui nous a parlé de Lui.[12]

L'amour surnaturel qui m'unit à Dieu est de même nature que Dieu, donc aussi éloigné d'une saisie directe de mes puissances naturelles que Dieu Lui-même.

Le commerce d'amitié de l'oraison se développe entre des réalités surnaturelles qui sont hors du do­maine des facultés humaines, que la foi nous révèle avec certitude, mais sans dissiper le mystère qui les entoure. C'est donc grâce aux certitudes de la foi, mais à travers l'obscurité qu'elle laisse que se fera ce commerce d'amitié avec Dieu « dont - selon le mot de sainte Thérèse - on se sait aimé ». L'amour de Dieu pour nous est certain; la prise de contact avec Lui par la foi est certaine, mais la pénétration surnaturelle en Dieu peut se produire sans nous laisser une lumière, un sentiment, une expérience quelconque de la richesse que nous y avons certainement puisée.

Car ce commerce d'amitié avec Dieu par la foi nous enrichit certainement. Dieu est Amour tou­jours diffusif. De même qu'on ne peut plonger sa main dans l'eau sans se mouiller, ou dans un brasier sans se brûler, de même on ne peut prendre contact avec Dieu par la foi sans puiser en sa ri­chesse infinie. La pauvre femme malade qui essayait d'arriver jusqu'à Jésus à travers la foule dense, dans les rues de Capharnaüm, se disait en elle-même : « Si je réussis à toucher les franges de son vêtement, je serai guérie. » Elle y parvient enfin et arrache par un contact qui fait tressaillir le Maître, la guérison désirée. Tout contact avec Dieu par la foi a la même efficacité. Indépendamment des grâces particulières qu'il a pu demander et obtenir, il puise en Dieu une augmentation de vie surnaturelle, un enrichissement de charité. L'amour va à l'oraison pour y trouver un aliment, un déve­loppement et l'union parfaite qui satisfait tous ses désirs.

Parlant de l'oraison sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus écrit :

« Pour moi, la prière c'est un élan du coeur, un simple regard vers le Ciel, c'est un cri de reconnais­sance et d'amour au milieu de l'épreuve comme au sein de la joie. Enfin c'est quelque chose d'élevé, de surnaturel qui dilate l'âme et l'unit à Dieu. Quelque­ fois, lorsque mon esprit se trouve dans une si grande sécheresse que je ne puis en tirer une seule bonne pensée, je récite très lentement un Pater ou un Ave Maria; ces prières seules me ravissent; elles nourris­sent divinement mon âme et lui suffisent. » [13]

On ne saurait mieux dire ce que le commerce d'amitié présente de simple et de profond, de vivant et de surnaturel, sous les formes multiples dont il se revêt pour se nourrir et s'exprimer.

Degrés d'oraison

L'oraison se développera normalement avec la vie spirituelle dont elle est l'exercice essentiel. Une classification des degrés d'oraison est donc possible.

Dans le livre de sa Vie sainte Thérèse en donne une qui est bien connue parce qu'illustrée par la gracieuse comparaison des quatre façons d'arroser un jardin :

« Il me semble qu'il y a quatre manières d'arroser un jardin. D'abord en tirant de l'eau d'un puits à force de bras, ce qui exige une grande fatigue de notre part; ou bien en tournant, à l'aide d'une mani­velle, une noria garnie de godets, comme je l'ai fait moi-même quelquefois : avec moins de travail on puise une plus grande quantité d'eau; ou bien en amenant l'eau soit d'une rivière, soit d'un ruisseau : la terre est alors mieux arrosée et mieux détrempée, il n'est pas nécessaire d'arroser aussi fréquemment et le jar­dinier a beaucoup moins de travail; enfin, il y a la pluie abondante: c'est le Seigneur qui arrose alors sans aucun travail de notre part, et ce mode d'arro­sage est, sans comparaison, supérieur à tous ceux dont nous avons parlé. Appliquons maintenant à notre sujet ces quatre manières d'arroser et d'entretenir ce jardin qui, sans eau, ne pourrait rien produire. Cette comparaison me semble très à propos pour donner quelque idée des quatre degrés d'oraison où le Seigneur dans sa bonté a daigné quelquefois élever mon âme. » [14]

La Sainte explique sa comparaison :

« ...Les âmes qui commencent à s'adonner à l'orai­son... sont celles qui tirent péniblement l'eau du puits. Elles se fatiguent pour recueillir leurs sens habitués à se répandre. Leur devoir est de s'appliquer à mé­diter la vie de Jésus-Christ et cet exercice n'est pas sans fatigue pour l'entendement. C'est là ce que j'ap­pelle commencer à tirer l'eau du puits, et Dieu veuille qu il y en ait. » [15]

Le jardinier, en faisant marcher une noria, puise une quantité d'eau plus grande, et il se fatigue moins il n'est pas obligé de travailler sans cesse et peut prendre du repos. C'est de cette manière d'arroser le jardin en l'appliquant à l'oraison qu'on appelle oraison de quiétude que je veux m'occuper mainte­nant... C'est un recueillement des puissances au-de­dans de nous pour jouir de ce contentement. Mais les puissances ne sont ni perdues ni endormies. La volonté seule est occupée, sans savoir comment, à se rendre captive. Elle ne peut que donner son consen­tement pour que Dieu l'emprisonne. » [16]

« La troisième eau... est une eau qui coule du ruis­seau ou de la fontaine. Le Seigneur veut en effet ai­der si bien le jardinier, qu'il prend, pour ainsi dire, sa place ,et fait presque tout le travail. Cet état est un sommeil des puissances qui, sans être entièrement ravies, ne comprennent point cependant comment elles opèrent. » [17]

Lorsque la quatrième eau tombe du ciel, l'âme « sent au milieu des délices les plus profondes et les plus suaves une défaillance presque complète ». Cette quatrième eau produit parfois l'union complète ou même l'élévation d'esprit dans laquelle « le Seigneur prend l'âme, et... l'élève complètement de terre, com­me les nuées ou le soleil attirent les vapeurs... » [18]

Au moment où sainte Thérèse écrivait le livre de sa Vie (1565) elle n'était pas parvenue au mariage spirituel. La classification des oraisons qu'elle donne dans le Château Intérieur, alors qu'elle est dans la plénitude de sa grâce et de son expérience, est plus précise et plus nuancée, plus détaillée et plus complète.

L'oraison étant un commerce d'amitié avec Dieu - par conséquent le fruit de la double activité de l'amour de Dieu pour l'âme et de l'amour surna­turel de l'âme pour Dieu - sainte Thérèse dis­tingue deux phases dans le développement de cette double activité.

Dans la première phase Dieu témoigne son amour par un secours général ou grâce ordinaire accordée à l'âme; c'est l'âme elle-même qui garde l'initiative et la part principale d'activité dans l'oraison. Dans la deuxième phase, Dieu, interve­nant dans l'oraison par un secours particulier de plus en plus puissant, affirme progressivement sa maîtrise sur l'âme et y établit son règne parfait.

La première phase, qui correspond à la première façon d'arroser le jardin en tirant péniblement l'eau du puits, comprend les trois premières Demeures du Château Intérieur.

La deuxième phase, qui correspond aux trois autres façons d'arroser le jardin, comprend les quatre autres Demeures plus intérieures. L'orai­son de quiétude (2° eau) et le sommeil des puis­sances (3° eau)[19] oraisons contemplatives impar­faites, font partie des quatrièmes demeures. La quatrième façon d'arroser le jardin, qui comporte toute une gamme d'oraisons d'union de plus en plus parfaite, est étudiée avec grand soin et une merveilleuse richesse de détails dans les cinquièmes, sixièmes et septièmes demeures.

A considérer la classification donnée par le livre de la Vie on aurait pu croire que le progrès de l'oraison s'établissait d'après l'intensité des effets sensibles et la diminution, de l'effort de l'âme. Dans le Château Intérieur il apparaît plus nettement que sainte Thérèse n'a considéré que la qualité de l'amour et l'excellence des effets produits. L'orai­son, commerce d'amitié, est plus haute lorsqu'un amour divin plus qualifié l'anime et la qualité de cet amour s'affirme par son efficacité sur les activités humaines qu'il doit régler et soumettre à Dieu qui habite dans l'âme.[20] L'oraison sera parfaite lorsque, dans l'âme transformée par l'amour, toutes les énergies fortes et assouplies seront constamment à la disposition des délicates motions de l'Esprit de Dieu.

Les oraisons du début dont nous nous occupons sont celles de la première phase ou des trois pre­mières demeures.

CHAPITRE II : Les premières formes de l'Oraison

C'est à un débutant que nous nous adressons. Jusqu'à présent « il se recommandait de loin en loin à Notre-Seigneur, faisait de temps en temps dans le mois des prières où il apportait la pen­sée de mille affaires dont son esprit est presque toujours occupé »[21]. Peut-être faisait-il moins encore.

Mais le voici décidé à faire entrer Dieu dans sa vie. Sainte Thérèse, sans hésiter, va lui demander en tout premier lieu, avant même tout travail pro­fond d'ascèse, de faire oraison. N'est-il pas raison­nable de se placer tout d'abord en face du but à atteindre? N'est-ce pas l'union à Dieu qui cons­titue la perfection de l'homme? Où trouver la lu­mière et la force pour agir, pour suivre Dieu qui nous sollicite, qui va travailler avec nous pour notre sanctification, ou plutôt dont nous ne sommes que les collaborateurs? Il importe donc avant toute autre chose de chercher le contact avec Dieu. Œuvre délicate et aride en ces débuts. L'âme doit s'armer de courage car c'est dans ces débuts, nous avertit sainte Thérèse, que l'on rencontre le plus de difficultés. « Car si Dieu donne son secours, c'est nous qui faisons le travail.[22] L'âme ne doit pas songer à chercher des joies dans ces débuts. Ce n'est pas dans ces demeures que tombe la manne. »[23]

Voilà des avertissements bien austères. La Sainte aime la vérité et le débutant doit savoir qu'il est une foule d'âmes qui n'arrivent jamais au but parce qu'elles n'embrassent pas généreusement la croix dès le principe ».[24]

Cependant, la contention et la violence dans l'effort seraient plutôt nuisibles; une physionomie austère ne servirait de rien. On doit au contraire dès le début « s'appliquer à marcher avec joie et liberté d'esprit ».[25] Sainte Thérèse n'aime pas ces âmes encapuchonnées « qui s'imaginent que la dévotion va s'en aller si elles s'oublient tant soit peu elles-même ».[26]

Avec cela une grande confiance et de grands désirs car « il importe dans ce chemin de l'oraison de s'animer à accomplir de grandes choses et d'attendre de la bonté de Dieu que nos efforts nous amèneront je ne dis pas de suite, mais au moins peu à peu, là où beaucoup de saints sont arrivés avec sa grâce ».[27]

Ces dispositions nous mettent déjà à l'école de sainte Thérèse et nous permettront de profiter de tout son enseignement.

Prière vocale

Ces débutants à l'âme ardente et généreuse, rem­plie de grands désirs, dont parle sainte Thérèse, les voici à la suite de Jésus; ce sont ses apôtres au début de la vie publique. Ils ont vu leur Maître plongé pendant de longues heures dans une orai­son silencieuse qui l'absorbe complètement. Ils voudraient savoir réaliser cette attitude, suivre leur Maître jusqu'en ces profondeurs paisibles et mystérieuses

Relisons la scène évangélique :

«  Un jour que Jésus était en prière en un certain lieu, un de ses disciples lui dit quand il eut fini : « Seigneur, apprenez-nous à prier comme Jean l'a ap­pris à ses disciples. » Il leur dit: « Lorsque vous voulez prier, dites : Notre Père, qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donnez-nous aujourd'hui le pain qui nous est néces­saire. Remettez-nous nos dettes comme nous les remet­tons à nos débiteurs. Et ne nous induisez pas en tenta­tion, mais délivrez-nous du mauvais. »[28]

Ils demandaient la science de l'oraison et c'est une prière vocale que Jésus leur enseigne. Mais quelle prière vocale! Simple et sublime qui, en ses formules concises, précise l'attitude filiale du chrétien devant Dieu, énumère les vœux et les demandes qu'il doit présenter.

Le Pater est la prière parfaite que l’Eglise met sur les lèvres du prêtre à l'instant le plus solen­nel du sacrifice. C'est la prière des petits qui n'en savent point d'autres, la prière des saints qui en savourent les formules si pleines.

Un jour, une novice entrant dans la cellule de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, s'arrêta surprise de l'expression toute céleste de son visage. Elle cousait avec activité et cependant semblait perdue dans une contemplation profonde. - A quoi pen­sez-vous? lui demanda la jeune soeur. -Je médite le Pater, répondit-elle. C'est si doux d'appeler le Bon Dieu « Notre Père... » et des larmes brillaient dans ses yeux.[29]

Dans le Pater se trouvent tout l'art et la science de la prière. Aussi sainte Thérèse, dans le Chemin de la Perfection, se propose seulement de « donner quelques considérations sur les paroles du Pater... car si vous vous attachez avec zèle au Pater, vous n'avez pas besoin d'autre chose ».[30]

Souvent donc, à quelque degré de vie spirituelle que nous soyons, quelle que soit notre ferveur ou notre sécheresse, pour bien prier et pour apprendre à prier comme il faut, humblement et posément récitons le Notre Père, la prière que Jésus lui-même a composée pour nous.

En nous enseignant le Pater, Jésus a consacré l'excellence de la prière vocale.

Il avait lui-même prié vocalement sur les genoux de Marie sa mère le soir, en compagnie de Joseph son père nourricier; fréquemment aussi à la syna­gogue avec les enfants de son âge et le jour du sabbat au milieu de l'assemblée des fidèles.

Au cours de sa vie publique, Jésus élève la voix parfois pour exprimer à Dieu ses sentiments, sa reconnaissance à l'occasion de la résurrection de Lazare ou pour les merveilles réalisées par ses apôtres; il crie son angoisse au jardin de Gethsé­mani.

A certaines heures, en effet, l'âme éprouve le besoin de traduire extérieurement ses sentiments, et de prier avec tout son être pour donner à sa supplication toute la puissance possible. Nous sommes en effet corps et esprit, et si l'acte exté­rieur ne change pas la valeur surnaturelle de l'acte intérieur, il en augmente cependant l'intensité.

Ce besoin d'associer les sens à la prière intérieure répond d'ailleurs à une exigence divine. Dieu qui cherche les adorateurs en esprit et en vérité, et par conséquent la prière qui monte vivante des pro­fondeurs de l'âme, veut aussi l'expression extérieure qui associe le corps à la prière intérieure, car elle lui apporte cet hommage parfait de tout ce auquel il a droit.

Parce qu'extérieure et si parfaitement humaine, la prière vocale est par excellence la prière des foules. Lorsqu'elle est à la fois assez simple et assez profonde pour traduire les convictions de tous et les sentiments intimes de chacun, elle saisit les âmes, les emporte en son mouvement puissant pour les unir dans une atmosphère ardente et sublime ; elle jaillit alors en une supplication d'une telle grandeur qu'on ne la croirait plus venue de la terre, mais du Christ Jésus lui-même diffusé en ses membres. C'est ainsi que de l'invitation silen­cieuse de la Vierge Immaculée apparaissant à Ber­nadette en égrenant son chapelet, est sortie cette prière des foules de Lourdes, un des hommages non seulement des plus impressionnants, mais encore des plus puissants qui puissent monter de la terre vers les cieux.

Les contemplatifs, si élevés qu'ils soient dans leur union silencieuse avec Dieu, ne sauraient mé­priser ni négliger une forme de prière qui a une telle valeur et peut avoir une telle puissance auprès de Dieu et des hommes. Ils doivent donc y rester fidèles, quelles que soient les difficultés qu'ils y rencontrent en certaines périodes. La négligence sur ce point, qui cherche ordinairement une excuse dans l'impuissance, procède bien souvent d'un cer­tain orgueil subtil et d'une habitude d'abandon passif devenu paresseux. La prière vocale qui exigera pour lors un effort énergique sera un exer­cice d'humilité et de simplicité très fructueux pour l'âme et très agréable à Dieu.

Cette prière vocale ne mérite le nom de prière que si elle est intérieure. Sainte Thérèse nous le rappelle :

« Voici ce que je veux vous conseiller en ce mo­ment, et je pourrais dire vous enseigner... c'est la ma­nière de prier vocalement. Il est juste que vous com­preniez ce que vous dites... Quand je récite le Credo, il est raisonnable - ce me semble - que je me rende compte de ce que je crois et que je le sache.... Je désire vous voir parfaitement convaincues de cette vérité que, pour bien réciter le Pater, vous devez vous tenir près du Maître qui nous l'a enseigné. Vous me direz encore que prier ainsi c'est médi­ter, et que vous ne pouvez ni par conséquent ne vou­lez autre chose que prier vocalement... J'avoue que vous avez raison d'appeler oraison mentale la méthode dont j'ai parlé. Mais je vous déclare en même temps que je ne comprends pas comment la prière vocale, pour être bien faite, peut en être séparée. Nous devons en effet savoir à qui nous parlons; c'est même un devoir de s'appliquer à prier avec attention. »[31]

C'est ainsi que la prière vocale devient la pre­mière forme de l'oraison proprement dite.

Les débutants l'utiliseront. Ceux-là surtout y recourront plus fréquemment et plus longuement qui, peu familiarisés avec les activités intellectuelles pures, ont besoin d'une formule pour soutenir leur pensée, éveiller en eux des sentiments ou en prendre conscience, et ne savent leur donner toute leur force de prière qu'en les exprimant extérieurement.

Alors que pour certaines âmes le recours fré­quent à la prière vocale pourrait favoriser un cer­tain laisser-aller et la paresse devant l'effort à fournir pour l'oraison, pour d'autres âmes chez qui des habitudes d'activité ont créé des exigences de mouvement quasi continuel ou dont « l'esprit est si léger qu'elles ne sauraient se fixer sur un sujet »,[32] la prière vocale peut devenir une voie vers la contemplation et même la seule voie pra­ticable.

Sainte Thérèse nous donne un exemple typique :

« Je connais en effet beaucoup de personnes qui prient vocalement comme je l'ai dit, et que Dieu élève, sans qu'elles sachent comment, à une haute contem­plation. J'en connais une en particulier qui n'a jamais pu faire d'autre oraison que l'oraison vocale; or, en y étant fidèle, elle avait tout à la fois. Si elle ne réci­tait pas, son esprit s'égarait de telle sorte que c'était un supplice. Mais plaise à Dieu que nous eussions toutes une oraison mentale aussi parfaite que l'était son oraison vocale ! Pour réciter quelques Pater aux mystères où N.-S. a répandu son sang, et dire quel­ques autres prières, elle employait plusieurs heures. Elle vint me trouver un jour toute désolée de ce que, ne sachant pas faire l'oraison mentale et ne pouvant pas se livrer à la contemplation, elle ne faisait que réciter des prières vocales. Je lui demandai ce qu'elle récitait; et je vis que, fidèle à réciter le Pater, elle était arrivée à l'oraison de pure contemplation. N.-S. l'élevait même jusqu'à l'oraison d'union. "[33]

Qui n'a songé en écoutant sainte Thérèse, à tel malade cloué sur son lit depuis de longues années, à telle bonne personne usée par de rudes labeurs, utilisant ce qui leur reste de forces à réciter des rosaires sans fin qui, loin de les fatiguer, les apai­sent, les fortifient et les nourrissent savoureuse­ment?

C'est d'ailleurs à ces filles contemplatives que sainte Thérèse dira :

« N'allez pas croire, écrit-elle, que l'on tire peu de fruits de la prière vocale bien faite. Je vous le dis, il est très possible que, tandis que vous récitez le Pater ou une autre prière vocale, le Seigneur vous élève à la contemplation parfaite. »[34]

Même si la prière vocale n'est pas utilisée pour arriver au recueillement, elle sera pour le moins un secours en certaines circonstances pendant l'oraison.

Il n'est point de contemplatif qui n'ait expéri­menté parfois dans les sécheresses de l'oraison ou dans les angoisses, combien les facultés trouvent de force et d'apaisement à égrener lentement des Ave Maria ou à réciter des versets du Miserere :

« Quelquefois, écrit sainte Thérèse de l’Enfant­-Jésus, lorsque mon esprit se trouve dans une si grande sécheresse que je ne puis en tirer une seule bonne pensée, je récite lentement un Pater et un Ave Maria; ces prières seules me ravissent; elles nourris­sent divinement mon âme et lui suffisent. »[35]

La prière liturgique

La prière vocale prend une valeur spéciale lors­qu'elle est prière liturgique. La prière liturgique prépare le saint sacrifice, l'acte religieux par excel­lence, et pour l'entourer de la louange qui convient elle emprunte habituellement les accents de l'Esprit-Saint lui-même en utilisant les textes inspirés des saintes Ecritures. Ses fonctions augustes et la qualité de ses accents suffiraient à assurer à la prière liturgique une dignité et une efficacité par­ticulières. Sa dignité et son efficacité sont incompa­rablement accrues par le fait qu'elle est la prière officielle de l'Eglise, la prière du sacerdoce du Christ dans l'Eglise. C'est avec ce sacerdoce, que le baptême a déposé en nos âmes, que nous y par­ticipons.

La prière liturgique, par la beauté dont elle recouvre les rites sacrés, par la vie dont elle les anime, par la puissance de la grâce qu'elle en fait jaillir, excelle à faire prier les foules et à leur rendre sensibles les mystères qu'elle célèbre. Elle fournit à la prière individuelle les textes les plus savoureux qui soient et la dispose très heureuse­ment à entrer dans les profondeurs de la contemplation. Elle est une reine qui trône dans la beauté, respectée et aimée de tous.

Pourquoi faut-il que sa dignité même ait provoqué des dissensions? Certains ont voulu lui assu­rer une suprématie absolue dans le domaine de la prière. D'autres se sont inquiétés de ses empiète­ments aux dépens de la prière silencieuse.

La discussion a été vive parfois. Tel liturgiste fameux aurait reproché à sainte Thérèse de ne pas avoir l'esprit liturgique parce qu'elle avait des extases pendant la messe. Par contre, les contem­platifs ont justifié parfois, par leur apparente négligence des formes extérieures et leur inobser­vance des règles liturgiques, l'indignation de leurs adversaires peut-être mieux stylés et surtout plus attentifs. Saint Joseph de Cupertino dut être exclu du choeur dont ses extases troublaient les exercices. Saint Jean de la Croix, un jour à Baeza, était si hors de lui pendant la messe qu'il quitta l'autel après la communion. Au témoignage d'une de ses maîtresses du pensionnat de l'Abbaye, sainte Thé­rèse de l'Enfant-Jésus ne suivait pas les textes litur­giques de la messe et se laissait aller à penser, malgré les recommandations de ses maîtresses reli­gieuses bénédictines. Nous ne parlons pas de saint Philippe de Néri qui gardait à l'autel les pieuses mais déconcertantes libertés de l'Oratorio ro­main.[36]

Liturgie ou contemplation? Ces saints avaient choisi semble-t-il.

Mais vraiment, est-il nécessaire de choisir en opposant?

Certes, il faut le reconnaître, la piété de cer­taines âmes, par attrait et par vocation, s'ali­mente presque uniquement de prière liturgique; d'autres ont besoin de l'oraison silencieuse. Mais dans les deux camps il est des extrémistes : le litur­giste qui ne saurait prier qu'avec du chant, des textes anciens et dans la beauté austère d'une église monastique; l'extatique livré au souffle de l'Esprit qui va et vient sans souci des rubriques.

Auprès de ces deux personnages, il y a la foule des spirituels qui ont choisi eux aussi selon leur goût et leur grâce, mais sans exclusivisme outran­cier, et qui pensent que liturgie et contemplation doivent se soutenir mutuellement et s'unir pour réaliser la vie de prière parfaite.

Telle était la pensée de sainte Thérèse, notre maîtresse d'oraison, qui nous présente une heureuse, conciliation.

Quoi qu'on en ait dit, en effet, la Sainte a la piété liturgique. Elle suit le cycle de la liturgie avec une attention telle que c'est par la fête litur­gique que sont datées ses lettres, les événements importants de sa vie, de même que les menus inci­dents de voyage : « le jour de la sainte Madeleine » , « un jour après la saint Martin », « le 17 novem­bre, dans l'octave de la saint Martin ». Elle termine le Château Intérieur en 1577, « la veille de saint André »; elle a reçu des faveurs surnaturelles très hautes « le dimanche des Rameaux », « le jour de la conversion de saint Paul », « en la fête de saint Pierre et saint Paul ».

Elle savoure les textes du bréviaire :

« Que de choses, dit-elle, n'y a-t-il pas dans les psaumes du glorieux roi David ! »

C'est certainement dans les prières liturgiques qu'elle trouve ce texte latin du Cantique des Can­tiques qui l'émeut et la recueille :

« Le Seigneur depuis quelques années m'a donné une grande grâce à chaque fois que j'entends ou que je lis quelques paroles du Cantique de Salomon, telle­ment que sans comprendre clairement ce que veulent dire en espagnol les mots latins, cela recueille et émeut mon âme bien plus que les livres les plus dé­vots que je comprends et cela est très courant. »

Sans doute la liturgie carmélitaine n'aura pas la splendeur bénédictine. Comme il convient au but du Carmel, c'est une « liturgie de pauvres et de solitaires », elle est « si dépouillée qu'il est im­possible d'en saisir le sens et la beauté pour celui qui vient vers elle en quête d'une émotion artis­tique et peut-être même d'une simple émotion reli­gieuse ».[37] Mais cette pauvreté n'est point mépris des rites. Le moindre d'entre eux ne laisse point la Sainte indifférente :

« Je sais très bien, écrit-elle, que si l'on me di­sait que je manque à la moindre des cérémonies de l'Église, j'affronterais mille morts pour m'y confor­mer, aussi bien que pour une vérité quelconque de la sainte Écriture. »[38]

Elle nous dit que ses dévotions

« consistaient à faire dire des messes et à réciter des prières très approuvées. D'ailleurs, ajoute-t-elle, je n'ai jamais aimé ces autres dévotions auxquelles se livrent quelques personnes, les femmes en particulier, qui y joignent certaines cérémonies de leur goût ; je ne pouvais les supporter. »[39]

Pour remercier saint Joseph, elle fait « célébrer sa fête avec toute la solennité possible »,[40] comme étant le meilleur moyen de l'honorer.

Elle a compris surtout la valeur du sacrifice de la messe, qui est au centre de toute la vie litur­gique, et elle désire que pour ses filles l'assistance à la messe soit une participation au sacrifice aussi active que possible. Voici ce qu'en rapporte la Vén. Anne de Jésus :

« Elle (sainte Thérèse) désirait nous voir aider tou­jours à la célébration de la messe et cherchait com­ment nous pourrions le faire chaque jour, eut-ce même été dans le ton dans lequel nous récitions les heu­res. Et si une fois en passant il était impossible de le faire, par manque de chapelain propre, ou parce que nous étions alors si peu nombreuses (car nous n'étions pas plus de treize), elle disait qu'il lui pei­nait que nous fussions privées de ce bien. Et de plus, quand on chantait la messe, rien ne l'empêchait d'ai­der, quand bien même elle eût à peine communié ou se trouvait très recueillie. »[41]

Ce désir de participation liturgique à la messe excusera la Sainte, espérons-le, auprès des litur­gistes les plus exigeants, d'avoir eu parfois des extases après la communion et lui permettra de se faire entendre d'eux jusqu'au bout.

La Sainte veut en effet que la prière liturgique, comme toute autre prière vocale, soit vivifiée par la prière intérieure. Si les gestes extérieurs qu'elle impose, l'art qu'elle cultive, l'attention soutenue qu'elle demande, gênaient et surtout détruisaient le recueillement qu'elle veut servir, les sentiments qu'elle veut nourrir, le souffle intérieur qu'elle veut exprimer, elle ne serait plus qu'un écrin, très beau peut-être, mais sans diamant, un corps qui à sa beauté aurait sacrifié son âme et sa vie, un hom­mage extérieur que Dieu ne saurait agréer suivant la parole de l'Ecriture : « Ce peuple m'honore des lèvres, mais son coeur est loin de moi! »

A n'en pas douter, le débutant doit apprendre à prier avec l'Eglise, à goûter la beauté discrète et majestueuse des cérémonies, à pénétrer leur symbolisme, à savourer longuement les textes litur­giques. Il doit surtout chercher dans la prière liturgique les mouvements de l'âme du Christ dans l'Eglise, y écouter les gémissements de son Esprit d'amour et apprendre ainsi à l'école du Christ Jésus notre maître, ce que doit être chaque jour sa prière intime et silencieuse.

Lecture méditée

Peut-être la prière vocale et liturgique suffisent-elles à notre débutant pour lui rendre simple et facile le commerce d'amitié avec Dieu. Nous pouvons dès lors le laisser à la grâce douce et puissante qui l'a saisi et qui lui a fait trouver son oraison.

Mais s'il est sans appui surnaturel senti, com­ment pourrions-nous le lancer seul en ce commerce intime avec Dieu, si simple en sa défini­tion, mais pratiquement si complexe? Certes, son amour pour Dieu est bien vivant, mais les facul­tés sont inhabiles à s'activer seules sur des sujets élevés et souvent mal connus. Elles ne sont point suffisamment nourries de doctrine, et, le seraient-­elles, elles ne peuvent tenir pendant un temps assez long en pieuses considérations auprès du Maître. Elles tombent alors dans des rêveries vagues ou dans l'impuissance, et la bonne volonté des débuts risque de sombrer dans le découragement.

Mais voici un moyen suggéré par sainte Thérèse et dont elle a usé largement elle-même; c'est la lecture méditée.

Parlant des âmes qui ne peuvent discourir dans l'oraison, sainte Thérèse écrit :

« La lecture, si courte soit-elle, est d'un très grand secours pour arriver à se recueillir. Elle est même né­cessaire pour remplacer l'oraison mentale qu'elles ne peuvent faire. Si le maître qui les guide les oblige à demeurer longtemps à l'oraison sans ce secours, elles ne pourront y persévérer longtemps. »[42]

On pourra prendre un livre de méditations qui fournira des considérations développées, des senti­ments exprimés, des résolutions à prendre, toute une oraison bien ordonnée, impersonnelle il est vrai, mais que l'âme pourra faire sienne en prenant ce qui lui convient et en l'adaptant à ses besoins.

Le livre à choisir pour la lecture méditée n'est pas le livre seulement instructif ou pieux, pas même le livre intéressant qui captive, mais le livre suggestif qui provoque la réflexion, stimule les sentiments, ou mieux encore le livre qui réveille et tient l'âme en présence de Dieu.

Une simple lecture ne serait pas une lecture méditée. La lecture méditée commencera par un acte de présence de Dieu et doit ensuite baigner en cette divine présence. Elle sera interrompue pour retrouver le contact avec Dieu, pour réfléchir devant Lui, s'entretenir avec Lui, en Lui exprimant pensées et sentiments. Elle sera courte ou prolongée selon les besoins et ne sera reprise que lorsque l'âme défaille dans son impuissance.

Si la lecture enfin, par les flots de pensées et de sentiments qu'elle suggère, faisait oublier Dieu, elle manquerait son but. La lecture n'est ici qu'un moyen destiné à faciliter l'oraison. Son rôle exclu­sif est de fournir un sujet d'entretien avec Dieu, d'assurer un soutien pour s'unir à lui; elle est au service de ce commerce d'amitié avec Dieu qui est l’acte essentiel de l'oraison; elle ne doit jamais s'en laisser distraire et c'est vers ce but que l'âme doit la ramener sans cesse.

La lecture méditée sera normalement l'oraison du novice dans les voies spirituelles. Le contem­platif lui-même y reviendra aux heures de fati­gue physique ou morale pour soutenir ou reposer ses facultés, ou encore pour les arracher aux pré­occupations trop vives ou obsédantes qui empê­chent le recueillement.

Écoutons les expériences concluantes de sainte Thérèse sur ce point :

«  Pour moi, je suis restée - dit-elle - plus de quatorze ans sans pouvoir méditer sinon à l'aide d'un livre. »[43]

Dans le livre de sa Vie, elle précise le rôle de la lecture méditée pendant ses dix-huit années de sécheresses :

«  Durant toute cette époque, je n'osais jamais - si ce n'est après la communion - me mettre à l'oraison sans un livre... Le livre remédiait à mes craintes. Il me servait pour ainsi dire de compagnie. C'était un bouclier qui me protégeait contre les traits des nom­breuses distractions. Il était ma consolation. La sé­cheresse n'était pas continuelle. Mais, dès que le livre me manquait, j'y retombais toujours; je me troublais aussitôt et mes pensées s'en allaient. Avec lui, je commençais à les ramener. Il était comme une amor­ce qui soulevait mon âme. Souvent même je n'avais qu'à ouvrir mon livre, et c'était assez. Quelquefois je lisais un peu; d'autres fois, beaucoup, selon la grâce que le Seigneur daignait m'accorder. »[44]

Ces confidences de sainte Thérèse nous mon­trent l'importance de la lecture méditée dans le développement de sa vie d'oraison. Aussi on ne peut que s'étonner de la défiance dont on l'en­toure en certains milieux où l'on oblige les novices à supporter les sécheresses inévitables des débuts dans une obscurité quasi-complète, sans qu'ils puissent s'aider d'une lecture pour sortir du vide où les fait tomber leur inexpérience ou même leur ignorance. Le danger de paresse qui accompagne la lecture ne justifie pas cette défiance. La lecture est en effet un appui trop ferme et un bouclier trop précieux pour le débutant pour qu'on ait le droit de l'en priver par crainte que parfois il ne sache pas s'en servir ou en use mal.

La méditation

Lorsque les facultés sont suffisamment exercées et nourries pour se passer d'un soutien, l'âme peut aborder l’oraison en sa forme la plus tradition­nelle qui est la méditation.

La méditation consiste à faire, sur un sujet choisi d'avance, des réflexions ou considérations pour créer en soi-même une conviction féconde ou réso­lution. Elle peut être guidée par diverses métho­des, qui comportent toutes un prélude de présence de Dieu et d'humilité, un corps de la méditation dans lequel se créent, par la réflexion, les convic­tions, une conclusion enfin où s'expriment les sentiments, les demandes et se précisent les résolu­tions.

De ces méditations fort bien agencées, les livres fournissent des modèles adaptés aux besoins des diverses âmes. Les ouvrages expliquant les métho­des d'oraison discursive ou donnant des médita­tions avec les réflexions à faire, les affections à former, les actes à produire, furent nombreux à toutes les époques. Sainte Thérèse en connaissait déjà qui «  renferment une doctrine excellente et des conseils appropriés pour le commencement et la fin de l'oraison »[45].

« Les personnes, écrit-elle, qui ont un jugement bien réglé et qui sont déjà exercées à la méditation et peuvent se recueillir, ont à leur disposition une foule de livres excellents, composés par des auteurs de mérite. »[46]

D'autres ont suivi. Dans le Carmel réformé, certains maîtres élaborèrent pour les novices des méthodes qui indiquaient les divers actes à produire pendant l'oraison. L'école de spiritualité française a multiplié à l'usage des prêtres, des religieux et des personnes du monde cultivées, ces livres de méditation qui développent en un style pur et sans éclat des considérations pieuses et raisonnables et qui ont formé des générations d'âmes fortes et modérées, aussi ennemies du bien qui fait du bruit que du mal qui fait scandale.

Pour nos esprits modernes plus intuitifs que discursifs, plus avides de vivant et de concret que de longs raisonnements, ces méthodes et ces livres de méditations ont vieilli en peu de temps. Aussi sommes-nous heureux de constater que sainte Thé­rèse ne parle de la méditation qu'avec des éloges mesurés et un ton impersonnel sans enthousiasme. C'est qu'elle est aussi de ces âmes qui n'ont jamais pu discourir pendant l'oraison et pour qui la faculté raisonneuse, « l'entendement, est plutôt un obstacle qu'un secours »[47].

Cette impuissance que nous partageons nous met en sympathie avec elle. Il nous sera facile d'adhérer à ses jugements.

Voici d'abord l'éloge:

«  Je n'ai rien à dire à celles qui suivent ce genre d'oraison ou qui y sont déjà habituées. Le Seigneur les conduira par un chemin aussi sûr au port de la lumière, et des commencements aussi bons les amè­neront à une fin excellente. Quiconque suivra cette voie trouvera repos et sécurité. L'entendement étant fixé, on goûte une paix véritable. »[48]

L'éloge est sincère, mais qui a l'habitude des tressaillements de l'âme de sainte Thérèse le trou­vera sans chaleur, raisonnable, et modéré comme la méditation qu'il loue.

Un danger d'ailleurs menace ceux dont l'enten­dement est trop vif :

« Revenant à ceux qui se servent du discours, je leur recommande de ne pas l'employer tout le temps de l'oraison. Comme cet exercice est très méritoire et plein de délice, il leur semble qu'il ne doit y avoir pour eux ni dimanche, ni un seul instant exempt de travail; sans quoi ils s'imaginent aussitôt qu'ils perdent leur temps. Pour moi, je regarde cette perte de temps comme un gain très précieux. Qu'ils se tiennent donc, ainsi que je l'ai dit, en présence de N.-S., sans fatiguer leur entendement; qu'ils lui parlent et mettent leur joie à se trouver avec Lui; qu'ils ne se préoccupent point de composer des discours, mais lui exposent simplement les nécessités de leur âme et les motifs qu'Il aurait de ne pas les souffrir devant Lui. »[49]

Sainte Thérèse a fréquenté les intellectuels et connaît bien leurs tendances. Le danger pour eux est dans leur facilité à spéculer sur la vérité révé­lée, dans la satisfaction et le profit intellectuel qu'ils y trouvent et qui leur font oublier que l'orai­son est un commerce d'amitié avec Dieu.

Aussi la Sainte ne se lasse point de rappeler cette vérité « à ceux qui discourent beaucoup à l'aide de l'entendement, et qui savent déduire d'un sujet un grand nombre de pensées et de réflexions »[50].

«  Si l'on veut réaliser de sérieux progrès dans cette voie et parvenir aux demeures que nous dési­rons, l'important n'est pas de penser beaucoup, mais d'aimer beaucoup. »[51]

D'ailleurs, quelles que soient les douceurs que l'on trouve dans la méditation, on ne doit pas se faire illusion sur leur valeur; elles sont

« malgré tout comme une eau qui coule sur la terre. On ne la goûte pas à la source même; elle rencon­tre forcément de la fange sur la route. Elle n'est plus aussi pure ni aussi limpide. Le nom d'eau vive ne convient donc pas, selon moi, à cette oraison que l'on fait lorsqu'on discourt à l'aide de l'entende­ment. »[52]

Cette méditation, qui est un « bon commence­ment »[53], ne satisfait pas cependant sainte Thé­rèse. S'il fallait résumer les griefs ou plutôt les craintes de la Sainte à ce sujet, nous dirions qu'elle craint que la méditation ne retienne les âmes dans l'activité intellectuelle propre, et ne les oriente pas suffisamment vers Dieu, la source d'eau vive[54].

Mais la Sainte a-t-elle un mode d'oraison à conseiller aux débutants?

CHAPITRE III : L'Oraison de recueillement

« Celles d'entre vous qui pourront se renfermer dans ce petit ciel de leur âme, suivront - elles peuvent m'en croire - une voie excellente. »[55]

A ne considérer que la définition thérésienne de l'oraison et la liberté qu'elle laisse aux âmes dans ce commerce d'amitié avec Dieu dont on se sait aimé, on pourrait croire à l'inutilité et à l'absence d'un enseignement précis pour guider les débutants. Une étude attentive du Chemin de la Perfection et du chapitre unique des II° De­meures ne nous laisse plus aucun doute à ce su­jet. Sainte Thérèse y expose la méthode d'oraison dont elle a toujours usé et qu'elle recommande chaleureusement :

« Que le Seigneur daigne apprendre cette manière de prier à celles d'entre vous qui l'ignorent. Pour moi j'avoue que je n'ai jamais su ce que c'était de méditer avec satisfaction, jusqu'au jour où le Seigneur me l'a enseigné. C'est parce que l'habitude de ce recueillement intime m'a procuré les plus grands profits que je me suis tant étendue sur ce point. »[56]

Cette manière de prier qui a si bien réussi à sainte Thérèse est l'oraison de recueillement. A n'en pas douter, c'est ce mode d'oraison qu'elle désire nous voir adopter.

Description de l'oraison de recueillement

Nous connaissons déjà suffisamment sainte Thé­rèse pour ne pas attendre d'elle un traité didac­tique, pas même une définition ex professo. Par contre, elle excelle à décrire; c'est dans ses des­criptions imagées et précises que nous trouverons une véritable technique sur l'oraison de recueil­lement.

« On l'appelle (cette oraison) oraison de recueillement, écrit-elle, parce que l'âme y recueille toutes ses puissances et rentre au-dedans d'elle-même avec son Dieu. »[57]

Plus loin, la description devient plus détaillée : « On dirait que l'âme, comprenant enfin que les choses de ce monde ne sont qu'un jeu, se lève au meilleur moment et s'en va. Elle ressemble encore à celui qui se réfugie dans une place forte pour n'avoir plus à redouter les attaques de l'ennemi. Les sens se retirent des objets extérieurs et les méprisent telle­ment que les yeux du corps se ferment d'eux-mêmes pour ne plus considérer les créatures, et que le re­gard de l’âme s'éveille davantage. Voilà pourquoi ceux qui suivent cette voie ont presque toujours les yeux fermés quand ils prient. C'est là d'ailleurs une cou­tume excellente pour beaucoup de choses. »[58]

Il importe de remarquer qu'il ne s'agit point d'un recueillement passif produit par une em­prise de Dieu, mais d'un recueillement réalisé par un effort de la volonté.

« Comprenez bien qu'il ne s'agit pas ici d'une cho­se surnaturelle ; elle (l'oraison de recueillement dont elle parle) dépend de notre volonté, et nous la pou­vons réaliser avec l'aide de Dieu, sans lequel d'ail­leurs on ne peut rien, pas même avoir une bonne pensée. Je ne parle pas ici du silence des puissances, mais d'une retraite de ces puissances au-dedans de l'âme. »[59]

Ce mouvement actif des puissances, qui s'ar­rachent aux choses extérieures pour se porter vers le centre de l'âme, est le premier temps de l'oraison de recueillement. Il ne suffit pas à la créer; c'est le geste préparatoire commandé par la présence de Dieu dans l'âme. Les facultés se retirent au centre de l'âme, parce que Dieu y habite d'une façon toute spéciale. L'âme est le tem­ple de la Trinité sainte; le temple préféré de sainte Thérèse :

« Considérez ce que dit saint Augustin. Après avoir cherché Dieu en beaucoup d'endroits, il le trouva au­-dedans de lui-même. Croyez-vous qu'il importe peu à une âme qui se distrait facilement de comprendre cette vérité, et de savoir qu'elle n'a pas besoin de monter au ciel pour parler à son Père éternel et trouver ses délices auprès de lui? Non, elle n'a pas besoin d'élever la voix pour lui parler, car il est tel­lement près, que si bas qu'on lui parle, il entend. A quoi bon avoir des ailes pour aller à sa recherche? Elle n'a qu'à se mettre dans la solitude et à le con­sidérer au-dedans d'elle-même. »[60]

Le recueillement n'a point d'autre but que de conduire l'âme dans le temple le plus intime du Seigneur.

Pénétrer par le silence en ce temple vivifié par une présence si auguste ne suffit point. Il faut y prendre véritablement contact avec Dieu et s'y occuper avec Lui. L'oraison en ces débuts ne saurait être normalement qu'un commerce actif de l'âme avec Dieu :

« Nous devons recueillir nos sens extérieurs au-dedans de nous-mêmes, écrit la Sainte, et leur don­ner de quoi s'occuper. »[61]

Sainte Thérèse craint l'oisiveté dans le recueille­ment, et maintes fois dans ses écrits, elle manifeste cette crainte. C'est qu'en effet, tout recueillement, en arrêtant l'activité des facultés, produit une impression savoureuse de repos qui peut être trom­peuse. Si aisément la passivité naturelle de cer­taines âmes confond cette saveur avec la paix de l'action de Dieu et s'abandonne ainsi dans une inactivité paresseuse à savourer une tranquillité qui n'a rien de divin. C'est pourquoi, enseigne notre maîtresse, à l'effort de recueillement doit succéder normalement une recherche active de Dieu. Passage difficile, manœuvre délicate surtout dans les états plus élevés, Qu'on ne lui oppose point l'enseignement de saint Jean de la Croix, pas plus que celui de saint Pierre d'Alcantara; ils ne contredisent point le sien.

Pour l'instant, en ces débuts, point d'hésitation possible; l’âme doit chercher une occupation avec Dieu.

Il n'en est point de meilleure que de chercher la compagnie de Jésus et de s'entretenir avec Lui. Comme Verbe il est présent dans l'âme avec le Père et l'Esprit Saint; et comme Verbe incarné il est le médiateur unique et la parole de Dieu que nous devons entendre dans le silence :

« Recueillie au-dedans d'elle-même, elle (l'âme) peut méditer la Passion, se représenter Dieu le Fils, l'offrir au Père céleste, sans se fatiguer l'esprit à aller le chercher sur la montagne du calvaire, au jardin ou à la colonne. »[62]
« II est bon de se servir du raisonnement pendant quelques instants, » mais ensuite « faisons taire le rai­sonnement et demeurons près du Sauveur ; si nous le pouvons, occupons-nous à considérer qu'Il nous re­garde, que nous lui tenons compagnie ; parlons-lui, exposons-lui nos suppliques, humilions-nous, réjouis­sons-nous avec lui et souvenons-nous que nous ne méritons pas d'être en sa présence. »[63]

Nous sommes à la partie essentielle de l'orai­son de recueillement. La retraite des puissances de l'âme n'avait pas d'autre but que de favoriser cette intimité vivante avec le Maître divin :

« Traitez avec lui comme avec un père, un frère, un maître, un époux. Considérez-le sous un rapport, tantôt sous un autre. Il vous enseignera lui-même ce que vous devez faire pour le contenter. Ne soyez plus si simples que de ne rien demander. Dès lors qu'il est votre époux, sommez-le donc au contraire de te­nir parole et de vous traiter comme ses épouses. »[64]

Sur ce sujet de l'intimité avec Jésus, la Sainte est intarissable. On ne se lasse pas d'ailleurs de l'entendre, tellement il y a de variété dans ses descriptions, de délicatesse dans ses sentiments, de force et de richesse dans cette vie qui déborde :

« Voyez ce que fait, dit-on, la femme qui veut vi­vre en bonne harmonie avec son mari; s'il est tris­te, elle doit se montrer triste; s'il est joyeux, elle doit - malgré la tristesse où elle se trouve - se montrer joyeuse... Or telle est la conduite que tient en toute vérité et sans l'ombre d'une feinte N.-S. vis-­à-vis de nous. Il se fait notre sujet et Il veut que vous soyez les souveraines. II se soumet à vos dé­sirs. Etes-vous dans la joie? Contemplez-le ressuscité. Vous n'avez qu'à vous imaginer avec quelle gloire il est sorti du sépulcre et vous serez dans l'allégresse. Et en effet, quelle clarté! quelle beauté! quelle ma­jesté! quelle gloire et quelle jubilation dans son triom­phe! Etes-vous dans le chagrin ou la tristesse? Con­sidérez-le lorsqu'il se rend au jardin des Oliviers. Quelle affliction profonde que celle qui remplissait son âme, puisqu'étant la patience même il manifeste ses souffrances et s'en plaint! Ou bien, encore, consi­dérez-le attaché à la colonne, abreuvé de douleurs, ayant toutes les chairs en lambeaux, tant est grand l'amour qu'il nous porte !... Ou bien considérez-le lorsqu'il est chargé de la croix, et qu'on ne lui laisse même pas le temps de respirer. II tournera vers vous ses yeux si beaux et si compatissants tout remplis de larmes. Il oubliera ses souffrances pour consoler les vôtres... O Seigneur du monde, ô véritable époux de mon âme! pouvez-vous lui dire. »[65]

Cette intimité avec Jésus introduit dans la Tri­nité, car Jésus est notre médiateur. Par lui nous sommes les fils du Père que nous pouvons appe­ler avec lui « Notre Père ».

« Notre Père qui êtes aux cieux », s'écrie Thérèse. « O mon Seigneur, comme il paraît bien que vous êtes le Père d'un tel Fils! et comme votre Fils ma­nifeste bien qu'il est le Fils d'un tel Père! Soyez-en béni à jamais. »[66]

Unis au Père et au Fils, nous trouverons cer­tainement le Saint-Esprit qui en procède :

« Tenez-vous entre un tel Fils et un tel Père, conclut la Sainte, et vous trouverez forcément le Saint-Es­prit. »[67]

L'intimité divine réalisée pendant les heures d'oraison proprement dite doit se poursuivre dans le cours de la journée :

« Au milieu de nos occupations, nous devons nous retirer au-dedans de nous-mêmes, ne serait-ce qu'un instant, en nous rappelant seulement Celui qui nous tient compagnie; et cette pratique est extrêmement profitable. »[68]

Sainte Thérèse ne distingue que rarement dans son enseignement sur l'oraison entre le temps qui lui est spécialement consacré et le reste de la journée. A la présence de Dieu continuelle et toujours agissante en nous doit correspondre une recherche d'intimité aussi constante que possible. L'oraison de recueillement doit déborder progres­sivement en toute notre vie, Certes, il faut éviter avec soin une contention qui serait épuisante pour nos facultés et stérile. Mais à nos efforts discrets et persévérants Dieu répondra par sa grâce. Lui-même se manifeste à celui qui le cherche. N'a-t-il pas dit : « Si quelqu'un m'aime nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure? » Ce que sainte Thérèse explique à l'aide de son expérience :

« Je termine en disant que celui qui voudra parve­nir à cet état qui est, je le répète, en notre pouvoir, ne doit pas se décourager. Qu'il s'habitue à ce que j'ai dit, et peu à peu il se rendra maître de lui-mê­me; au lieu de s'égarer en pure perte, il se gardera pour son propre avantage en faisant servir ses sens eux-mêmes au recueillement intime de l'âme. S'il par­le, il se souviendra qu'il a en lui-même quelqu'un à qui parler. S'il entend parler, il se rappellera qu'il doit prêter l'oreille à celui qui lui parle de plus près. Enfin il considérera qu'il peut - s'il le veut - ne se séparer jamais d'une si bonne compagnie ; et il regrettera vivement tout le temps qu'il aura laissé seul un Père dont le secours lui est indispensable. »[69]

Telle est l'oraison de recueillement et son but. Elle n'est pas un exercice transitoire. Elle vise à l'union constante. Méthode des débuts, il est vrai, elle tend cependant directement vers les sommets de l'union divine.

Comment parvenir à l'oraison de recueillement ?

Cette oraison de recueillement apparaîtra nor­malement au débutant comme dépassant notable­ment ses moyens et ses habitudes. S'il essaie de la réaliser il se rend compte que ses puissances man­quent de souplesse, ne sont pas habituées à la discipline et ne savent pas chercher le contact avec Dieu dans l'obscurité de l'âme.

Une expérience quelconque de la présence de Dieu dans l'âme serait un précieux secours :

« Il importe beaucoup non seulement de croire cette vérité, écrit sainte Thérèse, mais de chercher à en avoir une connaissance expérimentale, car c'est là une des choses les plus propres à fixer l'entende­ment et à aider l'âme au recueillement. »[70]

Il n'est pas nécessaire que cette expérience soit donnée par une grâce mystique caractérisée, grâce d'union ou autre; une simple manifestation inté­rieure de Dieu par une consolation ou un appel peut suffire pour faciliter à l'âme le recueille­ment et le lui apprendre définitivement. Ces ma­nifestations divines sont assez communes dans la vie spirituelle des âmes; est-il une âme pieuse qui dans une communion fervente ou une prière n'ait senti au moins une douceur révélatrice d'une présence divine ?

Cette expérience même minimisée, est-elle né­cessaire pour travailler à cette oraison de recueil­lement ? Non, certainement. Car si sainte Thé­rèse nous assure que cette expérience viendra plus tard, elle affirme avec force que « le Seigneur ne se manifeste pas à l'âme immédiatement »[71] mais du moins assez fréquemment pour tenir l'âme dans un recueillement habituel et que cette oraison de recueillement dont elle parle, dépend de notre volonté :

« Comprenez bien, en effet, qu'il ne s'agit pas ici d'une chose surnaturelle; elle dépend de notre vo­lonté et nous la pouvons réaliser avec l'aide de Dieu. »[72]

L'effort de l'âme doit être énergique. C'est une rude ascèse que celle du recueillement. A quoi bon le dissimuler, dut-on en être effrayé, Sainte Thérèse parle de « la fatigue des débuts, car le corps veut réclamer ses droits et il ne saurait comprendre que son malheur est de ne pas s'avouer vaincu ».[73]

Dans le Château Intérieur, elle parle de « la terrible difficulté où nous sommes de pouvoir nous recueillir ».[74]

Son expérience, longuement exposée dans le livre de sa Vie, l'instruisait sur ce point :

« Durant de longues années j'ai moi-même souffert de ne pouvoir fixer mon esprit sur un sujet durant l'oraison; et c'est là une épreuve très pénible. »[75]

Si l'énergie déployée était violente elle pour­rait devenir nuisible, car le recueillement ne sau­rait être réalisé « à force de bras, mais avec sua­vité ».[76] La Sainte elle-même considéra comme une faveur d'avoir trouvé une méthode de re­cueillement dans le Troisième Abécédaire du fran­ciscain François de Ossuna. A son tour elle nous donne le fruit de ses études et de son expérience.

Tout d'abord il convient de ne pas séparer les divers temps de l'oraison de recueillement. Dès que l'âme est seule, elle doit chercher la compa­gnie de Jésus et s'entretenir avec lui :

« Aussitôt après avoir récité le Confiteor, mes fil­les, appliquez-vous, puisque vous êtes seules, à trou­ver, une compagnie. Et quelle meilleure compagnie pouvez-vous trouver que celle du Maître lui-même qui a enseigné la prière que vous devez réciter? Re­présentez-vous ce Seigneur auprès de vous... »[77]

A n'en pas douter, le meilleur moyen de se fixer dans le recueillement, c'est de s'y occuper avec le Maître auprès de qui on se recueille. Se porter directement vers le but est le moyen le plus sûr pour l'atteindre et se recueillir en même temps.

« Pour moi, déclare sainte Thérèse, j'en ai fait l'expérience plusieurs fois, le meilleur remède aux distractions est de m'appliquer à fixer ma pensée sur Celui à qui j'adresse mes prières. »[78]

Pour maintenir ce contact, avec le Maître il faut recourir à l'activité des facultés ou même à toutes sortes de petites industries. Chacun pren­dra les moyens qui lui réussissent le mieux et font ce contact le plus intime et le plus vivant.

Nous retrouvons ici tous les modes d'oraison exposés précédemment qui ne constituent plus des formes d'oraison indépendantes mais devien­nent des moyens pour réaliser l'oraison de re­cueillement.

Certains utiliseront donc l'imagination qui, cons­truisant les scènes évangéliques ou représentant la physionomie et l'attitude du Maître, facilitera le commerce vivant avec lui.

Les réflexions de l'entendement ou méditation discursive, peuvent favoriser l'oraison de recueil­lement, mais à la condition qu'on n'y passe pas trop de temps et que les raisonnements cèdent promptement la place au contact intime qu'ils doivent servir.

«Il est bon de se servir du raisonnement pendant quelques instants, écrit la Sainte, mais ensuite faisons taire le raisonnement et demeurons près du Sau­veur. »[79]

Il arrivera qu'on ne pourra utiliser dans l'oraison, ni l'imagination ni l'entendement. Mais il est toujours possible de fixer sur le Maître un simple regard de foi et de se tenir ainsi en sa présence; sainte Thérèse nous en donne l'assurance :

« Je ne vous demande pas en ce moment de fixer votre pensée sur lui, ni de faire de nombreux rai­sonnements, ou de hautes et savantes considérations. Ce que je vous demande, c'est de porter le regard de votre âme sur lui. Prenez l'habitude que je vous indique; je crois que vous le pouvez. Durant de longues années, j'ai moi-même souffert de ne pouvoir fixer mon esprit sur un sujet durant l'oraison. »[80]

Ce regard établit un contact suffisant. Assez fré­quemment toutefois, il laissera l'âme dans une impuissance douloureuse.

Pour parer à cette impuissance comme d'ail­leurs à toutes les autres, d'où qu'elles viennent, sainte Thérèse indique quelques petites industries :

La prière vocale d'abord, dont nous connaissons déjà les avantages et qui peut nourrir ainsi l'oraison de recueillement :

« Cette manière de prier, bien que vocale, aide l'esprit à se recueillir beaucoup plus rapidement que toute autre, et produit aussi les biens les plus pré­cieux. »[81]

La lecture méditée est aussi un moyen et des meilleurs, pour aider au recueillement ;

« Un autre moyen excellent pour vous aider même à vous recueillir et à bien faire vos prières vocales, c'est de prendre un bon livre en langue vulgaire. »[82]

Pour affriander les facultés et les aider à consi­dérer la personne de Jésus vivante, on pourra uti­liser une image :

« Voici un moyen qui pourra vous aider pour le point en question, écrit sainte Thérèse. Ayez soin d'avoir une image ou une peinture de Notre-Seigneur qui soit à votre goût. Ne vous contentez pas de la porter sur votre coeur, sans jamais la regarder, mais servez-vous en pour vous entretenir souvent avec Lui; et il vous suggérera ce que vous aurez à lui dire. »[83]

L'expérience fera trouver à chacun bien d'autres « attraits ou artifices »[84] pour soutenir l'activité des facultés ou y suppléer et maintenir l'âme en contact avec le Dieu vivant.

A la persévérance qui saura en user, sainte Thérèse promet un succès assez prompt :

« Si l'on continue de la sorte, dit-elle, durant quel­ques jours et si on fait des efforts sérieux on verra quel profit en découle. Dès que l'âme se mettra à prier elle verra ses sens se recueillir comme les abeilles qui retournent à leur ruche et y rentrent pour faire le miel. »[85]

Mais l'oraison de recueillement doit déborder sur la journée entière, dans la pensée de sainte Thérèse et pénétrer toute la vie.

Pour poursuivre cette intimité divine à travers les diverses occupations, les moyens utilisés pour l'oraison ne suffiront plus; il en faut trouver de simples et adaptés.

Ce seront des rappels de présence de Dieu at­tachés à des objets déterminés, images ou objets familiers quelconques, à un changement d'occupation, à tout autre point de repère qui rappel­leront la présence divine et l'acte d'amour à faire. On cherchera cette présence divine successivement sous les divers voiles qui la dissimulent à la fois et la livrent : le tabernacle, son âme, une per­sonne déterminée.

Cette technique très simple s'unissant à l'amour, la présence divine devient promptement familière. A tout instant elle est signalée par ces points de repère devenus lumineux, un peu partout dans le cadre où on vit, dans les personnes qu'on fré­quente, dans nos occupations; elle remplit l'atmosphère et la vie, et quasi sans effort et sans bruit elle devient constante et paisiblement lumineuse.

C'est de cette présence de Dieu devenue cons­tante, de cette intimité avec Jésus devenu le compagnon inséparable, bref de l'oraison de re­cueillement ayant pris toute son extension dans la vie, que parle sainte Thérèse lorsqu'elle dit :

« Dès que l'on n'apprend rien sans quelque peine, je vous en conjure, mes soeurs, pour l'amour de Dieu, regardez comme bien employés tous les efforts que vous ferez dans ce but. Je sais que si vous vous y appliquez vous réussirez avec l'aide de Dieu au bout d'un an, peut-être même au bout de six mois. Voyez combien ce temps est court pour acquérir une grâce si élevée que celle de poser un fondement so­lide à ces grandes choses auxquelles le Seigneur dai­gnera peut-être vous appeler. »[86]

Précédemment elle avait écrit :

« Si nous ne recevons pas cette faveur au bout d'une année, travaillons plusieurs années pour l'ob­tenir. Ne regrettons pas un temps si bien employé. Et qu'est-ce qui nous presse? Vous pouvez donc, je le répète, vous habituer à cette pratique et travailler à vous tenir dans la compagnie de ce véritable Maî­tre. »[87]

En ces textes la Sainte semble affirmer que le recueillement habituel exige une grâce particu­lière de Dieu. L'oraison de recueillement prépare l'âme à recevoir cette faveur et la lui fait méri­ter. Cette méthode en effet met en oeuvre toutes les activités de l'âme pour l'acquérir et elle pro­voque la miséricorde divine. C'est dire déjà son excellence et expliquer son succès.

Excellence de l'oraison de recueillement

De n'être qu'une recherche du contact intime avec Dieu par l'union avec le Christ Jésus, c'est ce qui fait le mérite et la valeur de l'oraison thérésienne de recueillement.

De nos jours, cet enseignement semble ne pas pouvoir prétendre à l'originalité. Toutes les mé­thodes d'oraison que nous connaissons ne tendent point à un autre but que cette union et ne fixent pas d'autre voie que le Christ. Reconnaissons tou­tefois que cette unanimité est due en grande partie à l'influence exercée par sainte Thérèse sur la spiritualité française du XVII° siècle.

Mais alors que cette orientation christocentri­que s'est revêtue dans la spiritualité française de grandes et nobles pensées, chez sainte Thérèse elle était et elle reste simple, vivante et directe. A ce point de vue, l'enseignement de sainte Thé­rèse reste original et a une saveur spéciale pour les âmes de notre époque, plus intuitives que discursives, plus avides de contact vivant que de lumière conceptualisée.

Dès que sainte Thérèse en effet se met en orai­son, elle est en quête du Christ. Son besoin de Dieu et de Jésus ne supporte pas de retard. Point d'intermédiaire pour atteindre Jésus; point d'ar­rêt sur la route; elle ne cherche ni pensée à péné­trer, ni sentiments ni impressions spirituelles à savourer; elle ne consent à considérer sur sa route que ce qui peut la conduire au but. Avoir trouvé Jésus, lui parler ou simplement le regarder lui suffit; c'est son oraison. L'amour qui avait hâte de trouver est satisfait par ce simple contact.

Ce contact est vivant. Sainte Thérèse ne fait pas oraison en effet seulement avec la partie la plus haute de son âme; elle va au Christ avec tout son être surnaturel et humain. Toutes les puissances se mettent en branle pour aller à un contact profond et complet, car toutes sont avides de divin et de Dieu. Seule l'impuissance, qu'elle vienne de la fatigue ou de l'emprise divine, peut arrêter l'élan de quelques-unes d'entre elles. Et le Christ Jésus, Verbe incarné, qui a pris la na­ture humaine pour s'adapter à nos besoins et à notre faiblesse, répond à tous ces désirs. Il en ré­sulte un commerce vivant auquel participent les énergies divines et humaines et dans lequel cha­cune et toutes s'enrichissent en s'épanchant.

Ce commerce d'amitié ne peut être si vivant et fécond que parce qu'il est un échange réel. L'oraison thérésienne n'est point en effet un pur exercice d'école; elle est un exercice réel de la vie surnaturelle qui s'appuie en tous les mouve­ments qu'elle prescrit sur la vérité dogmatique. Elle établit un contact entre deux réalités. L'oraison de recueillement nous fait chercher Dieu au centre de notre âme. Où pourrions-nous le trouver plus intimement pour établir nos rela­tions surnaturelles avec Lui qu'en ces profon­deurs de nous-même où il communique sa vie divine, faisant de chacun de nous personnellement son enfant? Ce Dieu présent et agissant en moi est véritablement mon Père, car il m'engendre sans cesse par la diffusion de sa vie; je puis l'étreindre moi-même d'une étreinte filiale en ces régions où il se donne. Mon Seigneur et mon Dieu réside véritablement en moi, et lorsque mon âme sera libérée de la prison du corps et assez purifiée pour recevoir le lumen gloriae qui est la puissance de voir Dieu comme Il est, elle le découvrira la pénétrant, l'enveloppant, en ces régions intimes où elle le cherche maintenant avec la foi. Le ciel vit tout entier dans mon âme. En me faisant tenir compagnie à la Trinité sainte qui y habite, l'orai­son de recueillement est plus qu'une préparation à la vie céleste, elle en est l'exercice réel sous le voile de la foi.

Dans cette Trinité sainte dont les trois Per­sonnes agissent en nous d'une opération unique, donc commune, sainte Thérèse nous demande d'aller vers le Verbe incarné. C'est qu'en effet notre participation à la vie divine par la grâce ne nous laisse pas simples spectateurs des opéra­tions de cette vie; elle nous fait entrer réellement dans le mouvement de la vie trinitaire. Cette par­ticipation active et intime ne peut se faire au titre de personnes surajoutées car la Trinité est immuable en son infinie perfection. Elle n'est pos­sible qu'à la faveur d'une adoption par l'une des trois Personnes et d'une identification qui nous permette en partageant ses opérations propres d'entrer dans le rythme éternel des Trois.

C'est Jésus, le Verbe incarné, qui est venu vers nous, nous a sauvés, purifiés, adoptés et identi­fiés à Lui pour nous faire entrer comme fils avec Lui au sein de la Trinité sainte, nous faire par­tager ses splendeurs et ses opérations de Verbe et nous donnant le même Père et le même Esprit qui sont les siens propres, nous assurer son héri­tage de gloire et de béatitude. Par lui, en lui et avec lui seulement nous pouvons vivre notre vie surnaturelle. Nous sommes au Christ et le Christ est à Dieu.

Ne prétextons pas, pour nous éloigner de Jésus, des attraits particuliers pour le Père ou l'Esprit Saint, car nous ne pouvons être fils du Père que par l'union avec le Christ, son Fils unique. L'Esprit Saint ne peut être en nous et nous appar­tenir que par notre identification au Verbe dont il procède en même temps que du Père. C'est Jésus aussi qui nous donne Marie et lui seul peut nous donner le véritable esprit filial à l'égard de celle qui est notre Mère parce qu'elle est la sienne. Dans le Christ aussi se trouve l'Eglise et donc toutes les âmes.

En nous attachant au Christ l'oraison de recueil­lement nous met en notre place, nous fait décou­vrir toutes nos richesses, nous fixe en celui qui est tout et nous donne tout dans l'ordre surna­turel.

Parce qu'elle nous fait vivre la vérité et nous introduit au coeur des réalités surnaturelles, cette oraison de recueillement a une efficacité surpre­nante. Sainte Thérèse nous indique elle-même quelques-uns des résultats pratiques que produit ce contact vivant avec le réel surnaturel.

C'est d'abord un apaisement des facultés qui devraient s'agiter dans ce vide apparent et qui au contraire s'y recueillent étonnamment. Sainte Thérèse nous a dit que fixer sa pensée sur Celui à qui on adresse sa prière est le meilleur remède aux distractions.[88] Elle écrit aussi :

« Cette manière de prier, aide l'esprit à se recueil­lir beaucoup plus rapidement que tout autre, et pro­duit aussi les biens les plus précieux. »[89]

L'habitude de ce regard sur N.-S. produit de tels effets que l'âme y revient constamment :

« Si vous vous habituez à le considérer près de vous; s'il voit que vous faites cela avec amour et que vous vous appliquez à lui plaire, vous ne pour­rez plus - comme on dit - vous en débarrasser. »[90]

Cette habitude de la présence de Jésus consti­tue, écrit la Sainte,

« un fondement solide à ces bandes choses auxquel­les le Seigneur daignera peut-être vous appeler. »[91]

Voici une autre parole d'espérance :

« Par cette voie, elles feront beaucoup de chemin en peu de temps, comme ce voyageur qui, monté sur un navire que favorise un bon vent, arrive en quel­ques jours au but de son voyage, tandis que le trajet par terre eut été beaucoup plus long.»[92]

Ce but, auquel tend la Sainte et qu'elle veut faire désirer, c'est la source d'eau vive, c'est-à-dire Dieu lui-même se donnant à l'âme par la contem­plation. A cette contemplation l'âme se trouve pré­parée par cette oraison de recueillement :

« Les âmes qui marchent par cette voie semblent voguer sur mer avec rapidité... elles sont à l'abri d'une foule d'occasions dangereuses. Elles s'embra­sent très promptement du feu de l'amour divin. Comme elles sont près du foyer, il suffit du moindre souffle de leur entendement pour que tout s'embrase si la moindre étincelle les touche. Dégagées des ob­jets extérieurs et seules avec Dieu, elles sont admi­rablement disposées à prendre feu. »[93]

Dieu en effet qui a de grands désirs de se don­ner et qui appelle tout le monde à cette source d'eau vive, ne peut manquer de se donner à l'âme qui le cherche d'une façon si directe et si cons­tante. Telle est la pensée de sainte Thérèse. Elle l'affirme en promettant à l'âme qui pratique l'orai­son de recueillement, l'oraison de quiétude qui est la première des oraisons surnaturelles.

« Là (dans l'oraison active de recueillement), son Maître divin réussit plus tôt que par tout autre moyen à l'instruire et à lui donner l'oraison de quié­tude... Celles d'entre vous qui pourront se renfermer ainsi dans ce petit ciel de leur âme où habite Celui qui l'a créé comme la terre, et prendront l'habitude de ne rien regarder au dehors, ni de rester là où les sens extérieurs trouvent un élément de distractions, suivront - elles peuvent m'en croire - une voie ex­cellente; elles arriveront sûrement à boire à la source d'eau vive. »[94]

Ces assurances si fermes nous ouvrent des hori­zons qui dépassent notablement les oraisons des débuts que nous étudions. Elles semblent résoudre déjà le problème ardu de l'appel à la contem­plation.

Retenons ces assurances : l'oraison de recueil­lement donne un contact vivant avec Dieu; elle est une voie sûre vers les intimités profondes et savoureuses; elle en porte déjà en elle le gage certain.

Le débutant ne saurait entendre promesse plus consolante ni encouragement plus précieux.

CHAPITRE IV : Les Lectures spirituelles

« Je te donnerai un livre vivant... »[95]

La bonne volonté et les petites industries ne sauraient suffire à l'oraison de recueillement pour qu'elle puisse pénétrer en toute la vie et y rem­plir son rôle vivifiant. Un autre appui lui est né­cessaire que sainte Thérèse, éclairée par son expé­rience, va nous indiquer : la lecture spirituelle. La Sainte dit avoir appris l'art de se recueillir dans le Troisième Abécédaire du franciscain Fran­çois de Ossuna, que lui avait remis son oncle Pierre tandis qu'elle séjournait chez lui à Orti­gosa.[96] Auparavant, la lecture des romans de chevalerie trouvés à la maison paternelle avait refroidi ses bons désirs d'adolescente;[97] par contre, c'est dans les Lettres de saint Jérôme qu'elle trouve le courage de parler de sa vocation à son père,[98] et les Morales de saint Grégoire qui lui firent connaître l'histoire de Job la prépa­rèrent à supporter ses maladies avec patience au cours de sa vie religieuse.[99] Elle écrit d'ailleurs elle-même :

« Dans ces débuts, il me semblait qu'avec des li­vres et de la solitude aucun danger ne pourrait me ravir le grand bien dont j'étais favorisée. »[100]

Cette affirmation dépasse l'expérience person­nelle de la Sainte. Elle précise les besoins des débutants dans la vie d'oraison : la lecture et la solitude leur sont également nécessaires. La so­litude assure à l'oraison son atmosphère; la lec­ture lui fournit son aliment.

Importance de la lecture

« Celui qui connaît dans la vérité, celui-là aime dans le feu! »

En ces termes ardents sainte Angèle de Foli­gno traduit une loi, à savoir que l'amour procède de la connaissance.

Ainsi en est-il au sein de la Trinité. L'Esprit Saint, l'amour substantiel, aspiration d'amour commune du Père et du Fils, procède de leur connaissance mutuelle. Dieu a inscrit cette loi dans l'homme qu'Il a fait à son image : l'homme ne peut aimer que ce qu'il connaît de quelque façon. « Nil volitum quin praecognitum », proclamait l'Ecole. Chez l'homme l'amour n'est pas toujours à la mesure de la connaissance, mais il ne sau­rait se développer sans elle.

Cette loi à la fois divine et humaine régit la vie de la grâce, participation créée à la vie tri­nitaire : le développement de la charité qui la constitue est lié à celui de la foi qui lui fournit sa lumière, et la foi elle-même a besoin de l'ali­ment de la vérité dogmatique pour s'épanouir.

On ne saurait en effet séparer la foi, habitus surnaturel, de l'intelligence sur laquelle elle est greffée. La foi ne peut adhérer à Dieu et entrer en son objet qui est le mystère divin que par l'adhésion de l'intelligence à la formule dogma­tique qui exprime la vérité divine en langage humain.

Quelle que soit sa docilité pour accepter tout ce que Dieu a révélé, l'habitus ou vertu de foi a besoin de connaître la vérité révélée pour poser un acte de foi dans les conditions habituelles. Aussi l'apôtre saint Paul, après avoir indiqué que la foi vient de l'ouïe, ajoute : « Si on ne leur prêche pas, comment croiront-ils? » Il souligne ainsi comment la foi a ses racines dans les sens qui, en recueillant l'expression de la vérité, lui fournissent son aliment.

Cet aliment qu'est la vérité révélée est néces­saire à la foi à des degrés divers, à toutes les étapes de son développement, mais plus spéciale­ment en ses débuts.[101] Trop peu éclairée encore pour adhérer fermement, trop faible pour entrer dans l'obscurité du mystère divin, elle a besoin d'étudier pour asseoir les fondements raisonnables de son adhésion et la mettre à l'abri des tenta­tions et du doute. Lorsqu'elle sera fortifiée par­ une nourriture abondante et substantielle de vérité dogmatique elle pourra plonger sa tige vigoureuse et affermie dans les profondeurs du mystère et savourer les clartés qu'y projettent les dogmes, en attendant que l'obscurité elle-même lui paraisse plus savoureuse encore.

L'amour devient d'ailleurs curieux de connaître ce qu'il aime. Pour satisfaire son besoin de savoir, il ne se lasse pas d'interroger et il use de tous les moyens d'investigation en son pouvoir. Notre amour de Dieu recueillera donc avec avidité ce qu'il lui a plu de nous révéler de lui-même. Il étudiera la vérité révélée pour la scruter, recueil­lera toutes les analogies qui la traduisent, les convenances qui l'expliquent, les commentaires autorisés qui l'éclairent, afin d'aller plus loin encore dans la vérité elle-même puiser un aliment qui nourrira la foi et l'amour. C'est ainsi que sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus en ses oraisons cherchait, par les textes et les scènes de l'Evangile, à « connaître le caractère du bon Dieu ». La connaissance est le principe de l'amour; l'amour à son tour devient le stimulant de la connaissance.

Ceci nous montre combien l'oraison, spéciale­ment en ses débuts, a besoin de la vérité révélée. Elle ne peut établir le commerce d'amitié avec Dieu que par la foi. Or si la foi ne peut atteindre Dieu que par l'adhésion à la formule de vérité révélée, à plus forte raison devra-t-elle, pour as­surer ce contact habituel avec Dieu dans l'oraison, être nourrie d'une nourriture abondante et variée. Que serait ce commerce d'amitié s'il ne s'appuyait sur les vérités révélées, alors que l'âme ne peut compter encore sur l'action de Dieu par les dons du Saint-Esprit ? Il ne pourrait être qu'un long ou douloureux ennui dans le vide ou une oisi­veté paresseuse, aussi stérile l'un que l'autre.

Avec de bons livres au contraire, l'âme peut, comme sainte Thérèse, affronter la solitude et s'y occuper de Dieu. Les industries que recommanda la Sainte pour tenir dans l'oraison de recueille­ment ne sont pour la plupart que des formes variées du recours nécessaire à la vérité révélée qui doit soutenir les facultés et entretenir par conséquent le commerce d'amitié.

Une certaine facilité pour le recueillement et pour ce commerce affectueux avec Dieu, la gêne ou le trouble que les pensées multiples puisées dans la lecture apportent en cette intimité, peu­vent faire croire à certaines âmes que l'aliment intellectuel non seulement n'est pas un secours, mais devient un obstacle pour leur oraison. De là à supprimer toute lecture instructive ou à la sacrifier à toute autre occupation, il n'y a qu'un pas. Cette négligence expose ces âmes à un dan­ger dont toute la gravité ne se découvrira que plus tard. Pour l'instant leur oraison affective peut être excellente. Normalement, faute de nour­riture, elle deviendra de moins en moins savoureuse, s'anémiera et risque fort de s'égarer et de sombrer dans un sentimentalisme égoïste parce que sans force et sans lumière. On croyait l'âme parfaitement unie à Dieu tant elle paraissait paisible, on la retrouve perdue en elle-même, en ses préoccupations ou ses ressentiments, et dans les créations de son imagination. L'antenne de la foi n'a point été suffisamment étayée à la base par la vérité dogmatique pour pouvoir maintenir avec Dieu un contact qui eut arraché l'âme à l'égoïsme subtil dans lequel elle semble désormais ense­velie.[102]

Certes, les besoins de lumière distincte sont différents suivant les âmes; il n'en est point pour­tant dont la foi puisse se développer sans la nourriture de la connaissance de la vérité révélée.

On cite volontiers l'exemple de grands saints peu doués au point de vue intellectuel et peu cultivés, pour minimiser l'importance de la cul­ture spirituelle. Ces saints, merveilleusement éclai­rés par Dieu, restent une exception. Il est néces­saire de remarquer d'ailleurs que si l'assistance divine a suppléé au défaut de moyens intellectuels, elle ne les a pas dispensés de l'effort de l'étude. Le saint Curé d'Ars fournit un travail acharné pour se préparer au sacerdoce, et passait ensuite de longues heures à préparer ses prônes. Les lumières extraordinaires dont il fut favorisé plus tard peu­vent être considérées non seulement comme des fruits de sa sainteté, mais comme la récompense du labeur acharné qu'il avait fourni pour nourrir et éclairer sa foi.

Comme corollaire pratique à ces considéra­tions, nous pouvons affirmer que le premier obs­tacle à vaincre pour vulgariser la vie spirituelle à notre époque est l'ignorance religieuse : elle est un des maux les plus graves de notre temps.

Cette ignorance laisse dans les ténèbres non point seulement des centaines de millions de païens pour qui n'a pas brillé la lumière de l'Evangile, mais aussi des millions d'intelligences tout près de nous, dans nos villes, là même où on se préoccupe le plus de la vulgarisation de toutes les sciences.

Les milieux cultivés ne sont pas à l'abri de cette ignorance; nous ne craignons pas de l'affirmer. La plupart des hommes cultivés qui se disent incroyants ignorent presque tout de la vérité révé­lée. Quant à ceux qui sont restés fidèles aux pra­tiques religieuses, ils n'ont trop souvent gardé de l'instruction reçue autrefois que quelques notions morales pratiques, mais peu ou point de notions dogmatiques qui pourraient nourrir leur vie spi­rituelle. Comme ceux de leur milieu ils sont allés à leurs études et à leur tâche. Devenus hommes de loi, industriels, médecins, commerçants, pro­fesseurs ou artistes, ils pensent, agissent et vivent comme tels. De temps à autre, régulièrement peut­-être ils se montrent chrétiens pour remplir un devoir extérieur de la religion. Mais depuis leur adolescence ils n'ont jamais pris un contact réel avec la vérité révélée. Ils ne l'ont jamais pensée avec leur intelligence d'hommes faits et n'ont jamais placé leur âme et leur vie personnelle sous la lumière du Christ. Et ainsi leur instruction religieuse et leur vie chrétienne sont restées véri­tablement inférieures à leur culture générale et à leur formation professionnelle. Il en résulte dans leur âme un envahissement et une domination du naturel aux dépens du surnaturel. La foi reste, ainsi que les habitudes chrétiennes que soutient la tradition, mais la vie profonde manque. Leur christianisme sans lumière, donc sans force, ne peut avoir d'influence réelle sur la pensée et l'ac­tivité humaines.

Pour rester vivante dans une âme et agissante dans une vie, la foi doit être assez éclairée et assez forte pour résister à tous les ferments qui la menacent et à toutes les pressions qui s'exer­cent sur elle. Elle ne peut remplir son rôle dans une âme que si la lumière qui l'éclaire est pro­portionnée à la vigueur et à la culture de l'esprit qui la possède. Si elle n'est pas nourrie selon cette sage mesure, à peine peut-elle échapper à la ruine; à plus forte raison ne peut-elle pas aspi­rer à soutenir une vie spirituelle profonde.[103]

Le Christ-Jésus "Le Livre vivant"

C'est à sainte Thérèse même que nous allons demander un principe directeur pour le choix de nos lectures.

En 1559, le grand Inquisiteur d'Espagne crut devoir interdire la lecture de la plupart des livres spirituels écrits en espagnol, pour arrêter la vague montante de l'illuminisme. Cette mesure radicale jeta sainte Thérèse dans la désolation. Elle s'en plaignit affectueusement à Notre-Seigneur :

« Quand on prohiba, écrit-elle, la lecture d'un grand nombre de livres écrits en langue castillane, j'éprouvai une peine très vive, car quelques-uns ser­vaient de récréation à mon âme, et je ne pouvais plus les lire dès lors qu'on n'autorisait plus que le latin. Notre-Seigneur me dit : N'en aie point de pei­ne; je te donnerai un livre vivant! Je ne pus com­prendre alors pourquoi cette parole m'avait été dite, car je n'avais pas encore eu de vision. »[104]

Dès lors commencent pour elle les visions de l'humanité du Christ. Visions d'abord intellec­tuelles dans lesquelles la Sainte ne voyait rien « mais, écrit-elle, il me semblait que Jésus était près de moi et que c'était lui qui me parlait.... il me semblait qu'il marchait toujours à côté de moi, mais je ne voyais pas sous quelle forme. »[105]

Cette présence qui « dure plusieurs jours et même parfois plus d'un an »,[106] non perçue par les sens, mais claire et certaine à l'âme « d'une « certitude plus grande que celle des sens »,[107] produit dans l'âme « beaucoup de confusion et d'humilité... une connaissance particulière de Dieu, l'amour le plus tendre pour sa Majesté, et maintient l'âme sans cesse en éveil, toujours attentive et sans distractions ».[108]

Vinrent ensuite des visions imaginaires, rapides comme un éclair, mais qui laissaient imprimée dans l'imagination une image du Christ glorifié d'une telle beauté que la Sainte considère comme impossible qu'elle s'en efface jamais.

« La vision intellectuelle, écrit-elle, est plus élevée à coup sûr, mais celle-ci (la vision imaginaire) a l'avantage d'être plus appropriée à notre faiblesse, car elle porte un plus grand secours à la mémoire. »[109]

Ce livre vivant, qui s'ouvrait ainsi à l'âme de Thérèse, l'instruisait merveilleusement :

« Depuis qu'il m'a été donné de contempler la beauté ineffable du Sauveur, ajoute-t-elle, je n'ai pu voir une seule personne qui, comparée à Lui, pût avoir de l'attrait pour moi ou occuper mon esprit... La vue de N.-S. et les entretiens si fréquents que j'avais avec Lui augmentèrent beaucoup mon amour et ma confiance. Je comprenais que, s'il est Dieu, il est homme aussi et qu'il ne s'étonne pas des fai­blesses des hommes. »[110]

Ces visions eurent sur la vie spirituelle de sainte Thérèse une portée immense : dès lors, elle ne voulut point chercher autre chose que le Christ dans son oraison.

Saint Jean de la Croix dans la Montée du Car­mel donne la même doctrine. Pour montrer qu'on ne doit pas interroger Dieu par voie surnaturelle, il rappelle la parole de l'Epître aux Hébreux : « Ce que Dieu a révélé à nos pères en divers temps et de diverses manières par l'intermédiaire des prophètes, II l'a dit maintenant en ces derniers temps par son Fils : »

Et le saint Docteur commente :

« Dès lors que Dieu nous a donné son Fils - qui est sa parole - il n'a pas d'autre parole à nous donner. Il nous a tout dit à la fois et d'un seul coup en cette seule parole... Fixez seulement vos regards sur lui et vous y trouverez les mystères les plus pro­fonds, les trésors de la sagesse, et des merveilles di­vines, qui sont renfermées en lui, comme l'Apôtre le dit : « En lui sont cachés les trésors de la sagesse et de la science de Dieu. »[111]

Toute la science spirituelle est contenue dans le Christ Jésus car il est le Verbe éternel et en même temps le Verbe prononcé dans le temps, la lumière qui éclaire toute intelligence venant en ce monde et la lumière qui a brillé dans nos ténèbres et que nous pouvons suivre sans crainte de nous égarer.

Ainsi l'Apôtre ne veut pas savoir autre chose que le Christ et le Christ crucifié.[112] Il « estime tout comme préjudiciable eu égard à la valeur suréminente de la connaissance du Christ Jésus »,[113] et il ne peut souhaiter rien de mieux à ses chers chrétiens que « de posséder cette science de la charité éminente du Christ afin de parvenir par elle à la plénitude de Dieu ».[114]

Saint Augustin, que les élans de son âme por­tent vers la Sagesse incréée, avoue :

« Je cherchai le moyen d'acquérir assez de force pour jouir de vous, et je n'en trouvai pas jusqu'au jour où j'embrassai le Médiateur entre Dieu et les hommes : le Christ-Homme Jésus. »[115]

Ces témoignages ne sont que des commentaires des affirmations de Jésus lui-même :

« La vie éternelle c'est de vous connaître, vous (ô Père), le seul vrai Dieu, et votre envoyé Jésus­-Christ. »[116]
« Je suis la porte : celui qui entre par moi sera en sécurité dans ses allées et venues, et il trouvera des pâturages. »[117]

La doctrine de la médiation universelle et uni­que du Christ, dont nous avons déjà vu l'impor­tance dans la spiritualité thérésienne, impose aux débutants une obligation très nette et très ferme celle de se mettre immédiatement à l'école du Christ Jésus, et de chercher dans ce livre vivant toute la science spirituelle qui leur est indispen­sable en ces débuts.

Les visions qui ouvrirent ce livre au regard spirituel de sainte Thérèse lui découvraient la beauté du Christ ressuscité, la majesté douloureuse de Jésus en sa Passion, imprimaient profondément ses traits en sa mémoire, l'embrasaient d'amour, l'éclairaient sur les profondeurs mystérieuses de l'âme humaine et de la divinité du Verbe incarné; en se prolongeant des semaines et des mois elles créèrent entre Jésus et Thérèse ces rapports de familiarité vivante et respectueuse qui expliquent l'enseignement de la Sainte sur l'oraison de re­cueillement et sur l'union simple et constante au Christ Jésus qui en est le fondement.

L'étude doit suppléer aux visions. Elle n'y réus­sira que si elle donne une science vivante du Christ Jésus. Pour que se crée et subsiste dans notre vie quotidienne cette intimité affectueuse et constante avec le Christ Jésus, qui est l'aliment de l'oraison de recueillement, il faut connaître le Christ vivant, le voir tel qu'il a vécu, savoir comment et dans quelles conditions extérieures et intérieures il a agi et parlé; il faut aussi que toutes nos puis­sances - depuis les sens jusqu'aux profondeurs de notre intelligence - soient remplies de cette connaissance vivante et concrète.

L'âme doit donc s'efforcer de recueillir ce que la révélation et la théologie nous disent du Christ, de sa divinité, de son humanité et de l'union hypostatique qui la fait subsister dans la personne du Verbe, de sa médiation et de son sacerdoce. Puisque c'est comme Homme-Dieu que Jésus exerce sa médiation, c'est vers la sainte Humanité que se portera la curiosité affectueuse de l'amour, sur les perfections de son corps, sa beauté, sa sensibilité, sur les richesses de son âme, la triple science intuitive, infuse et expérimentale qui or­nait son intelligence, sur la vie débordante à la fois et ordonnée de son imagination et de ses sens, sur la force et la maîtrise admirable de sa volonté, l'équilibre harmonieux et la haute perfection de tout son être et de sa vie, enfin sur son entourage et son pays, sur les conditions matérielles et mo­rales dans lesquelles s'est déroulée son existence ici-bas et qui ont préparé par la souffrance et la mort, son triomphe définitif.

Une étude purement spéculative des plus beaux traités sur la personne du Christ, son histoire et sa vie, ne saurait suffire, on le devine, pour acqué­rir cette science vivante et profonde du Christ. Il y faut le souci constant, l'inlassable persévé­rance, la pénétration particulière de l'amour qui s'intéresse aux moindres détails, relève paroles et gestes sans importance apparente pour les utiliser comme des indices révélateurs, précise ainsi chaque jour les traits déjà connus de la physionomie aimée, découvrant de nouvelles richesses et péné­trant en une plus profonde intimité.

C'est ainsi que la foi et l'amour s'unissent pour puiser en ce livre vivant « en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science »[118] ce qu'il plaît à Dieu de nous révéler.

Chez le débutant dont nous nous occupons, l’amour n'est point encore assez pénétrant, la foi reste faible. Comment va-t-il donc se mettre à l'école du Christ Jésus? Par les bonnes lectures, moyen modeste et imparfait, mais indispensable en ces commencements.

Choix des lectures

Le choix des lectures doit s'inspirer de cette vérité fondamentale à savoir que toute science spirituelle est contenue dans le Christ et nous a été révélée en Lui. Les livres spirituels ne peuvent et ne doivent qu'expliciter le Christ Jésus et nous conduire à Lui, Une lecture nous est profitable dans la mesure où elle nous donne la science du Christ. Tel est le principe pratique qui fixe pour chacun de nous la valeur des livres, et doit nous guider dans le choix des lectures.

Les saintes Ecritures.

Le souci de trouver le Christ Jésus nous conduit en tout premier lieu vers les saintes Ecritures et leur donne la première place parmi les livres à lire et à méditer.

Leur mérite incomparable est d'avoir Dieu comme auteur principal. L'Esprit-Saint a utilisé l'activité humaine et libre d'un auteur inspiré, pour nous dire ce qu'il veut et comme il veut. La véracité de Dieu qui ne peut ni se tromper ni nous tromper garantit à la fois la vérité proposée et son expression. La parole inspirée nous offre donc la vérité divine elle-même dans sa traduc­tion la plus sûre et la plus parfaite en langage humain. Pour le contemplatif qui cherche à s'unir à Dieu dans la lumière, les saintes Ecritures ont une valeur inappréciable car, en lui donnant la parole même de Dieu, sous le voile des mots, elles le font communier au Verbe et le livrent à l'action transformante de sa lumière.

A ces mérites transcendants qui font de la Bible un livre divin s'en ajoutent d'autres d'un ordre inférieur, mais qui les complètent heureusement.

Il n'est point de livre qui puisse lui être com­paré tant pour l'intérêt, l'utilité, l'élévation et la variété des sujets qui y sont traités, que pour l'art et la poésie qui s’y étalent.

Les saintes Ecritures, en effet, nous font le récit des origines de l'humanité et de ses débuts mal­heureux, et nous donnent l'histoire étonnante du peuple hébreu, choisi pour garder le culte du vrai Dieu et préparer la venue du Messie. A côté de larges tableaux d'histoire, de monographies simples et pathétiques, de visions puissantes, de recueils de maximes qui résument les enseignements pra­tiques de la prudence humaine et de la sagesse divine, nous y trouvons les formules de prière les plus ardentes et les plus confiantes, les plus humbles et les plus sublimes que lèvres humaines aient jamais prononcées.

Mais nous y cherchons surtout le Christ Jésus à partir du moment où sa médiation rédemptrice est annoncée après la chute de nos premiers pa­rents, jusqu'au moment où il consomme par ses apôtres sa mission de Verbe qui révèle la vérité divine. Sa vie terrestre nous est narrée, en un langage dépouillé, par les évangélistes qui nous redisent ses paroles, nous racontent ses gestes, et par mille traits observés, nous décrivent même ses attitudes. Grâce à eux il n'est pas d'homme célèbre dont à vingt siècles de distance nous puis­sions retrouver plus aisément le langage, les formes vivantes, et dont l'intimité nous soit rendue plus facile et plus attrayante.

Enfin sur ce mystère du Christ médiateur, prêtre et sauveur dont la vie se répand sur le corps mys­tique dont Il est la tête, l'apôtre saint Paul pro­jette la lumière puissante de son incomparable enseignement, et nous en découvre les profondeurs et les richesses.

Il n'est pas d'ouvrage qui puisse au même degré que la sainte Ecriture nous éclairer sur Dieu et le Christ, assurer un aliment plus substantiel à notre méditation, favoriser le contact vivant avec Jésus et créer l'intimité avec lui. Elle offre une nourriture qui convient au débutant; le parfait ne veut point d'autre livre, car il est le seul dont les mots se chargent pour son âme de clartés toujours nouvelles et de saveurs toujours nour­rissantes.

Aussi n'est-il point contemplatif à qui les saintes Ecritures ne deviennent très chères. Sainte Thérèse trouve que rien ne recueille comme les ver­sets des saintes Ecritures. Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus porte toujours sur elle le saint Evangile; elle y cherche le caractère du bon Dieu, et trouve dans Isaïe, le grand voyant, les traits de la Face douloureuse de son Christ bien-aimé. C'est en compagnie de saint Paul que Soeur Eli­sabeth de la Trinité vit dans sa contemplation silencieuse et obscure.

Et cependant dans les milieux chrétiens; même cultivés et pieux, on se nourrit assez peu des saintes Ecritures. On met en avant, pour expli­quer sinon excuser ce délaissement et parfois cette défiance, les simplicités dans les récits, qui pa­raissent crudités à nos moeurs non pas plus pures mais plus raffinées, les obscurités qui viennent des variantes et des traductions imparfaites et surtout de la différence qui existe entre notre génie et le génie oriental qui a présidé à leur composition.

Pour l'âme qui ne vient chercher dans les saintes Lettres que la lumière et l'aliment pour sa vie spirituelle, ces difficultés disparaissent pour la plupart si elle use de commentaires appropriés et de livres d'introduction. Il en est à notre époque d'excellents qui, au prix de quelques efforts, don­nent la clé d'un livre. Quelle magnifique et profi­table récompense pour une âme d'oraison lors­qu'après quelques mois d'études elle peut puiser directement à la source inépuisable de lumière que sont les épîtres de l'apôtre saint Paul!

Toutes les âmes d'oraison doivent se nourrir des vies de N. S. si heureusement multipliées et qui illustrent admirablement l'Evangile. Parce que ces lectures rendent Jésus familier, elles créent dans l'âme une atmosphère favorable à la vie d'oraison et lui sont ainsi une préparation particulièrement efficace.

Commentaires de l'Ecriture et Vies de N. S. doivent nous conduire au texte inspiré lui-même. Lui seul donne la parole de Dieu même. Lui seul est divin et inépuisable. Le goûter et surtout sa­voir s'en contenter pour l'oraison est un signe qu'on y a fait des progrès.

Les livres dogmatiques.

Au diacre Philippe qui lui demandait s'il comprenait le passage d'Isaïe, relatif au Messie, qu'il lisait, l'eunuque de la reine de Candace répondait : « Comment le pourrais-je sans le secours de quelqu'un ? »[119]

Les saintes Ecritures ont besoin en effet d'un commentaire, et non seulement d'un commentaire qui explique le sens des mots, mais de ce com­mentaire plus large et plus profond qui explicite le Christ lumière qui y est contenu. C'est le rôle de la théologie, qui analyse, met en lumière, coordonne et expose les vérités révélées.

Le magistère infaillible de l'Eglise définit les vérités les plus importantes pour les imposer à notre foi, tandis que le théologien poursuit inlas­sablement son travail sur la révélation, afin de faire jaillir de son mystère pour notre intelli­gence des clartés nouvelles et de la traduire en formules plus précises. Dogmes définis et vérités théologiques expriment la lumière du Verbe en termes humains et analogiques. C'est par l'adhé­sion que nous leur donnons que notre foi remonte au Verbe lui-même et l'atteint. Nous avons déjà dit la nécessité de cette adhésion à la formule dogmatique et de l'étude de la vérité, spéciale­ment au début de la vie spirituelle. Il nous suffira d'indiquer comment il faut conduire l'étude de la vérité dogmatique en vue de l'oraison.

1) La première qualité à exiger est l'orthodoxie. Seule la vérité, dont l'Eglise est la gardienne et la dispensatrice, peut donner à l'âme la nourri­ture substantielle et l'appui ferme dont elle a besoin pour aller à Dieu. Au contraire, une erreur théologique portant même sur des points de détail peut entraîner de notables écarts dans la conduite. Sainte Thérèse se déclare impuissante à dire le mal que lui ont fait certaines assurances erronées des demi-savants. En fait, nombre de mouvements spirituels ont été égarés par des expériences spi­rituelles mal ou insuffisamment éclairées.

La préoccupation sur ce point doit aller jus­qu'au scrupule. Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus refusa de continuer la lecture d'un ouvrage lors­qu'elle apprit que l'auteur n'était pas soumis à son évêque.

2) Il sera excellent pour le débutant dans les voies spirituelles - quelle que soit sa culture générale et religieuse - d'aller à des livres de doctrine à forme très simple, le catéchisme par exemple, dont les formules dépouillées laissent à la vérité toute sa force. C'est qu'en effet la foi progresse en pénétrant profondément dans la vérité qui est son objet, et non en s'épanchant sur les beautés du verbe humain, si bien qu'à la foi vive les artifices littéraires et la verbosité appa­raissent obstacles qui arrêtent son élan, écorce gênante qui lui dissimule son trésor. L'expression la plus simple est habituellement le miroir le plus pur des clartés du Verbe divin.[120]

3) Cette recherche de la simplicité et cette marche de la foi en profondeur ne doivent pas limiter le progrès en extension. Chaque dogme est un rayon qui émane du Verbe divin. Nous n'avons le droit d'en négliger aucun, car, outre les richesses de lumière et de grâce que chacun nous apporte, c'est dans la synthèse vivante de l'ensemble que le regard affectueux trouve la plus exacte expression du Verbe lui-même.

4) Il n'est pas rare qu'un dogme soit source de grâce particulière pour une âme et qu'il lui offre son sillage lumineux comme une voie nette­ment caractérisée pour aller à Dieu. Une telle lumière doit être recueillie précieusement. Quelle que soit la culture de l'âme, elle doit creuser cette vérité par une étude approfondie, pour en extraire toute la substance nourrissante.

De même il ne faut pas résister à ce mouve­ment qui porte les théologiens et les fidèles d'une époque vers tel ou tel dogme particulier, comme le dogme de l'Église et les privilèges de la ma­ternité divine en notre temps. Ce serait s'exposer à résister à l'Esprit-Saint qui guide l'Église et lui procure à toutes les époques de son histoire la lumière adaptée à ses besoins.

5) On le voit, la culture dogmatique de l'âme d'oraison doit être à la fois étendue et profonde. C'est ordinairement la culture générale, ou encore les besoins particuliers de la grâce dans l'âme, qui en détermineront la mesure. Ces besoins pour­ront être différents aux diverses périodes, de la vie spirituelle. Une sage direction les déterminera; il n'est pas rare que pour une âme fidèle Dieu y pourvoie lui-même par des circonstances providen­tielles.[121]

Les ouvrages de vulgarisation théologique sont nombreux à notre époque, et facilitent d'autant la culture dogmatique. On ne peut que s'en louer et les utiliser, à la condition qu'on les choisisse adaptés à sa culture générale et à ses besoins et qu'on ne s'égare point dans la multiplicité.

Chaque fois que cela sera possible, on gagnera à aborder le prince de la théologie lui-même, saint Thomas d'Aquin, dont le verbe plein et sobre offre à qui sait en percer l'écorce la forte nour­riture des profondeurs du dogme.

Enfin la lecture des Pères de l'Église, ces grands maîtres théologiens à la fois et contemplatifs, nous place aux sources les plus pures de la science sacrée et de la vie chrétienne.

Spiritualités.

En même temps que vérité, Jésus s'est proclamé la voie, la seule qui conduit à son Père. Cette voie, qui est le Christ, a besoin d'être éclairée pour nous. Ce rôle est rempli par les maîtres de vie spirituelle, expliquant les préceptes et les conseils évangéliques, précisant les exigences des vertus et les moyens de les pratiquer, éclairant de lumière théologique et de science expérimentale les sentiers qui conduisent vers les sommets de la perfection chrétienne.

Les sentiers sont nombreux; les diverses spiri­tualités les décrivent. Comment choisir ? Un attrait précis ou les circonstances providentielles y pour­voient d'une façon habituelle. Parfois une recher­che est nécessaire.

Ordinairement une étude sommaire des diverses spiritualités est très utile. Chacune d'elles donne de très utiles conseils sur des points particuliers. L'école ignatienne montrera l'importance de l'as­cèse et les moyens de la pratiquer; l'école béné­dictine nous instruira sur la vertu de religion et sur la valeur spirituelle de la liturgie; sainte Thé­rèse et saint Jean de la Croix nous enseigneront le culte intérieur de l'oraison et élargiront nos horizons de vie spirituelle. Ce tour d'horizon spi­rituel peut aussi très heureusement faire éviter les déformations qui risquent d'accompagner une spé­cialisation trop étroite ou prématurée.

Certaines âmes destinées à devenir chefs d'école puiseront à toutes les spiritualités, et, riches de ces emprunts, formeront leur spiritualité propre avec la grâce de leur mission. Ainsi sainte Thé­rèse, dirigée par des Jésuites, des Franciscains et des Dominicains, greffe tout ce qu'elle en reçoit sur sa grâce carmélitaine et construit ainsi la synthèse vivante qu'est l'esprit thérésien. Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus qui a pris contact aussi avec toutes les spiritualités de notre époque peut ainsi revêtir de poésie et d'attraits pour les âmes de notre temps sa grâce forte de fille d'Elie, le pa­triarche du Carmel, et de saint Jean de la Croix, son docteur.

Mais, habituellement, le contact avec les di­verses spiritualités permet à l'âme de trouver sa voie.

Cette voie particulière découverte, il est néces­saire de faire une étude approfondie de la spiri­tualité qui la représente et de se familiariser avec les saints qui en sont les chefs. L'idéal trouvé doit polariser toutes les énergies de l'âme et leur faire rendre leur maximum de puissance et de fécondité.

La perfection de l'âme est en jeu, comme le bien de l'Eglise. C'est dans cette voie que l'âme trouvera les grâces que Dieu a préparées pour sa sanctification. C'est en servant l'Eglise à la place qui lui a été marquée qu'elle contribuera le plus efficacement au bien de l'ensemble. De même que la santé du corps humain dépend du bon fonc­tionnement de tous les organes, ainsi la perfec­tion de l'Eglise exige que chaque fidèle y soit en sa place et y remplisse la fonction qui lui a été assignée. Le dilettantisme ondoyant qui touche à tout pour tout savourer est stérile; la spécialisation dans sa vocation est le moyen le plus efficace de servir.

Cette spécialisation dans une vocation ou une spiritualité, laisse subsister les missions et les grâces particulières. La grâce de Dieu est mul­tiforme dans une même lumière, et les onctions délicates de l'Esprit-Saint sont si diverses que dans le même milieu et sous les mêmes influences on ne trouve pas, au témoignage de saint Jean de la Croix, deux âmes qui se ressemblent même par moitié. Si donc l'étude des spiritualités est néces­saire pour trouver sa voie et y marcher, c'est l'Esprit-Saint lui-même en dernier ressort qui nous guide vers Dieu par cette voie qu'est le Christ Jésus.

« Je suis la Voie, la Vérité, la Vie. »

Le Christ Jésus est la source de la vie divine, de cette vie qui s'épand tout d'abord dans l'Humanité sainte pour y régner en perfection et en plénitude, en fait une source toujours jaillissante de grâce et un modèle parfait dont les actes dé­terminent les lois de l'ordre moral et spirituel.

Cette vie du Christ se prolonge dans l'Eglise à travers l'histoire. Elle s'y manifeste en mouve­ments divers. Il est du devoir du chrétien, fils de I'Eglise immortelle par son baptême, mais appartenant à l'Eglise d'une époque par sa vie temporelle et la mission qu'il a reçue, d'étudier la vie du Christ dans l'Eglise à travers les siècles, de vivre profondément cette vie en son temps, d'en connaître les mouvements extérieurs et les émotions intérieures, les joies et les épreuves, les besoins et les intentions, pour les faire siennes : « Hoc sentite in vobis quod et in Christo Jesu. Réalisez en vous ce qui est dans le Christ Jésus. »[122] La parole de l'Apôtre doit s'entendre du Christ dans l'Eglise.

La lecture de quelques revues et livres d'ac­tualité servira heureusement la vie intérieure en la plaçant dans les horizons chrétiens d'un enfant de l'Eglise. Qu'on se rappelle l'influence immense qu'eurent sur sainte Thérèse les récits des guerres françaises de religion apportés en Espagne pro­bablement par des marchands venus aux foires de Medina, ou encore la conversation avec le Père franciscain, commissaire de son Ordre aux Indes occidentales, qui lui dit la misère morale des peu­plades évangélisées par ses religieux. Ces récits explicitèrent sa vocation de fille de l'Eglise, en­flammèrent son zèle et lui ouvrirent d'immenses horizons.

La vie qui vient du Christ triomphe particuliè­rement dans les saints. Elle y étale les richesses et la puissance de la grâce, s'y découvre à nous vivante sous des formes humaines plus proches, triomphant dans des difficultés que nous connais­sons, détaillant à notre usage les efforts qu'elle exige, nous montrant aussi les joies et les triom­phes qu'elle assure. La vie des saints explique, complète, met heureusement au point l'enseigne­ment évangélique et leur doctrine spirituelle. La valeur des principes qui y sont posés, leur appli­cation aux divers cas concrets, l'équilibre de l'en­semble n'apparaissent parfois que dans les gestes mêmes du Saint. La logique rigoureuse de saint jean de la Croix se recouvre d'une humaine ten­dresse lorsqu'on a vu l'amour suave qu'il répan­dait autour de lui; tandis que le sourire de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus laisse voir la force qu'il dissimule, lorsqu'on connaît sa patience dans ses épreuves et ses exigences pour les novices.

Selon l'adage bien connu « verba movent, ex­empla trahunt », les exemples ont une force d'en­traînement à nulle autre comparable. A cette force qui vient à l'âme à travers les joies paisibles de la lecture s'ajoute pour la vie des saints la grâce surnaturelle qui est donnée par leur sainteté. Sainte Thérèse raconte l'influence décisive qu'eut sur sa vie la lecture des Confessions de saint Augustin.[123]

Variés et nombreux, on le voit, sont les com­mentaires écrits du Christ. Certes, ils n'épuisent pas les trésors de lumière et de sagesse qui sont en Lui. Cependant c'est par eux que l'âme les fait siens progressivement, et surtout apprend à lire dans le livre même du Christ vivant. Immense est l'influence de la lecture dans le développement de la vie spirituelle. Il est donc nécessaire de s'y appliquer avec soin, avec esprit de foi et avec persévérance.

Notes et références

  1. V. Dem., ch. I, p. 132. Toutes les citations des œuvres de sainte Thérèse sont faites d'après la traduction du R. P. Grégoire de Saint-Joseph, publiée aux Editions de la Vie Spi­rituelle.
  2. Chem. Perf., I, 14-16.
  3. Chem. Perf., XXVI, 213.
  4. I. Dem., I, p. 23.
  5. Fond. V, 75.
  6. II, Corint. III, 17-18.
  7. Vie, VIII, p. 145.
  8. Vie, chap. VIII, p. 142.
  9. Vie, chap. XI, 184.
  10. Ce silence n'est point ignorance pas plus que mépris de ces méthodes.fckLRfckLRSainte Thérèse prit conseil des Pères de la Compagnie de Jésus presque dès leur installation à Avila (1555). Elle eut le P. Balthazar Alvarez, S. J., comme directeur pendant six ans. Elle connut donc certainement les exercices de saint Ignace et la méthode d'oraison propagée par la Compagnie.fckLRfckLRAvide de tout ce qui concernait l'oraison, elle connut proba­blement aussi la méthode d'un certain abbé de Montserrat et qui était très répandue en Espagne.fckLRfckLRLes méthodes peuvent être utiles, surtout au début de la vie spirituelle, car, adaptées au tempérament de chacun, elles sou­tiennent et guident judicieusement les efforts des âmes.fckLRfckLRElles ne restent bienfaisantes qu'à la condition qu'on sache abandonner les actes multiples et ordonnés qu'elles prescrivent lorsqu'on est parvenu au but, c'est-à-dire à l'intimité avec Dieu.fckLRfckLRTrop souvent, malheureusement, ces méthodes sont mal com­prises. On considère le travail des facultés qu'elles demandent beaucoup plus que le commerce d'amitié auquel elles doivent conduire. On confond le mode d'oraison avec l'oraison elle-même. Faire oraison, pense-t-on, c'est construire un cadre ima­ginaire, sentir, entendre, voir, avoir de fortes impressions, ou encore faire des considérations ou avoir devant les yeux une vérité à contempler. On consacre tous ses efforts pour réaliser le mode qui a été imposé ou qui a été choisi; on se prive de la liberté d'âme nécessaire à la vie d'amour. L'accessoire est devenu l'essentiel au point qu'on oublie que l'oraison est un échange et qu'on ne pense même plus à Dieu à qui l'on doit parler. L'âme s'enferme dans un mode d'oraison particulier ou plutôt fait de vains efforts pour s'y astreindre, et n'y parvenant pas ou ne trouvant aucune grâce dans un si rude effort qui reste stérile, elle se retire découragée avec la conviction qu'elle n'est pas faite pour une vie d'oraison.
  11. Dans le Chemin de la Perfection, sainte Thérèse elle­-même donnera sa méthode qui est l'oraison de recueillement. Cette méthode n'est liée à aucune forme précise d'activité des facultés et n'affirme que la préoccupation de conduire l'âme à Dieu par le Christ Jésus.
  12. St jean, I, 18.
  13. Histoire d'une Ame, chap. X, p. 188.
  14. Vie, chap. XI, pp. 177-178.
  15. Vie, p. 179.
  16. Ibid., chap. XIV, pp. 221-222.
  17. Vie, chap. XVI, p. 250.
  18. Vie, chap. XX, p. 305.
  19. Dans le Château intérieur, sainte Thérèse ne distingue plus comme degré spécial d'oraison cette troisième eau ou som­meil des puissances. Probablement, fortement impressionnée tout d'abord par les effets de cette oraison, d'intensité sensible nota­blement plus grande que ceux de la simple quiétude, elle se rendit compte plus tard, dans une vision plus précise et plus complète de tous les degrés d'oraison, que le sommeil des puis­sances n'était qu'un débordement dans le sens, des goûts divins de la quiétude, et, restant une union imparfaite, pouvait être rattachée à la quiétude.
  20. « L'oraison la mieux faite et la plus agréable à Dieu est toujours celle qui laisse après elle les meilleurs effets. Je n'en­tends point parler des grands désirs, car, quoique ce soit une bonne chose que les désirs, ils ne sont pas toujours tels que notre amour-propre nous les présente. J'appelle bons effets ceux qui s'annoncent par les œuvres, de sorte que l'âme fasse connaître le désir qu'elle a de la gloire de Dieu par son attention à ne travailler que pour Lui. »
  21. I, Dem., I. 25.
  22. Vie, XI, 175.
  23. II, Dem., I, 55.
  24. Vie, XI. 185-186.
  25. Ibid., XIII, 199.
  26. Ibid.
  27. Ibid., p. 200.
  28. Luc, XI, I; et Matt. VI, 9-14.
  29. Histoire d'une Ame, chap. XII.
  30. Chem. Perf., XXIII, 187.
  31. Chem. Perf., XXVI, pp. 208-213.
  32. Ibid., XIX, 144.
  33. Chem. Perf., XXXII, 258-259.
  34. Ibid., XXVII, 214.
  35. Histoire d'une Ame, chap. X, p. 108.
  36. Les historiens de St Philippe de Néri écrivent :fckLRfckLR« Sans un compagnon pour le réciter avec lui, il (le Saint) ne viendrait jamais à bout du bréviaire. A la messe, il oublie tout, oraisons, évangile, épître et l'élévation de l'hostie et du calice après la consécration... Il va vite comme pour devancer l'assaut de ferveur. A la consécration il lui faut « expédier » les paroles, et se hâter d'élever et d'abaisser l'hostie et le calice, de peur de ne pas pouvoir retirer les bras. Parfois il s'inter­rompt pour faire une promenade le long de l'autel, s'oblige à regarder ailleurs, interpelle les gens, fait des observations au servant de messe sur le luminaire. «  (Philippe de Néri et la société romaine de son temps, par Louis Ponnelle et Louis Bor­det, chap. III, L'apôtre de Rome, pp. 73-78.)
  37. Les Carmes, par Van den Bossche, pp. 165-167.
  38. Vie, ch. XXXIII, p. 178.
  39. Ibid., ch. VI, p. 102.
  40. Ibid., ch. VI, p. 103.
  41. Ribera.
  42. Vie, ch. IV, p, 72.
  43. Chem. Perf., ch. XIX, p. 144.
  44. Vie, ch. IV, p. 73.
  45. Chem. Perf., ch. XXI, p. 160.
  46. Ibid., ch. XXI, p. 159.
  47. Vie, ch. XIII, p. 209.
  48. Chem. Perf., ch. XXI, p. 160.
  49. Vie, ch. XIII, pp. 209-210.
  50. Ibid., ch. XIII, p. 209.
  51. IV, Dem., I, p. 96.
  52. Chem. Perf., ch. XXI, p. 167.
  53. Chem. Perf., ch. XXI, p. 160.
  54. Au témoignage du P. Joseph de Jésus-Marie Quiroga (€ 1629), les méthodes d'oraison enseignées aux novices du Carmel, au début du XVII° siècle, peu de temps après la mort de St Jean de la Croix, n'évitaient pas ces dangers. Dans son ouvrage Don que S. Jean de la Croix avait pour guider les âmes, ce Père écrit :fckLRfckLR« Quand cessa l'influence et l'enseignement de notre saint Père, Fr. Jean de la Croix, vinrent d'autres maîtres qui préco­nisèrent la discursive et les opérations empressées de l'âme plus que ces actes spirituels très simples qui permettent de recevoir l'opération divine et les effets de l'influence divine par lesquels s'obtient la perfection. Ces maîtres faisaient dans leurs disciples une oeuvre très différente; car ces disciples sortaient de l'orai­son avec la tête fatiguée, et se montraient rarement des esprits bien éclairés. Et comme dans les noviciats on n'apprenait pas comment on doit entrer dans la contemplation lorsqu'on est mûr pour ce genre d'oraison, ils sortaient de l'école de formation sans savoir le principal de leur vocation, - et ils restaient toute leur vie sans le savoir, - travaillant dans l'oraison avec les forces naturelles, sans donner lieu à l'opération divine qui introduit la perfection de l'âme. » (Cité par le P. Garrigou-Lagrange, dans Perfection chrétienne et contemplation, tome II, La mystique du Carmel pp. 724-725, 5° édition).
  55. Chem. Perf., ch. XXX, p. 237.
  56. Chem. Perf., ch. XXXI, p. 251
  57. Ibid., ch. XXX, p. 236.
  58. Chem. Perf., ch. XXX, p. 238.
  59. Ibid., ch. XXXI, p. 248.
  60. Chem. Perf., ch. XXX, pp. 234-235.
  61. Ibid., ch. XXXI, p. 249, en note.
  62. Chem. Perf., ch. XXX, p. 237.
  63. Vie, ch. XIII, pp. 219-220.
  64. Chem. Perf., ch. XXX, p. 236.
  65. Chem. Perf., ch. XXVIII, pp. 220-222.
  66. Chem. Perf., ch. XXIX, p. 228.
  67. Ibid., ch. XXIX, p. 233.
  68. Ibid., ch. XXXI, p. 249.
  69. Chem. Perf., ch. XXXI, pp. 251-252.
  70. Chem. Perf., ch. XXX, p. 234.
  71. Ibid., ch. XXX, p. 243.
  72. Ibid., ch. XXXI, p. 248.
  73. Chem. Perf., ch. XXX, p. 239.
  74. II, Dem., ch. I, p. 38.
  75. Chem. Perf., ch. XXVIII, p. 219.
  76. II, Dem., p. 60.
  77. Chem. Perf., ch. XXVIII, p. 218.
  78. Chem. Perf., ch. XXVI, p. 213.
  79. Vie, ch. XIII, p. 219.
  80. Chem. Perf., ch. XXVIII, pp. 219-220.
  81. Ibid., ch. XXX, p. 236.
  82. Ibid., ch. XXVIII, p. 226.
  83. Chem. Perf., ch. XXVIII, p. 225.
  84. Ibid., p. 226.
  85. Ibid., ch. XXX, p 239.
  86. Chem. Perf., ch. XXXI, p. 252.
  87. Chem. Perf., ch. XXVIII, p. 219.
  88. Chem. Perf., ch. XXVI, p. 213.
  89. Ibid., ch. XXX, p. 236.
  90. Ibid., ch. XXVIII, pp. 218-219.
  91. Ibid., ch. XXXI, p. 252.
  92. Ibid., ch. XXX, p. 237.
  93. Chem. Perf ., ch. XXX, p.240.
  94. Ibid., ch. XXX, p. 237.
  95. Vie, ch. XXVI, p. 33.
  96. Vie, ch. IV, p. 69.
  97. Ibid., ch. II, p. 45.
  98. Vie, ch. III, p. 61.
  99. Ibid., ch. V, p. 90.
  100. Ibid., ch. IV, p. 73.
  101. Ces affirmations ont toute leur valeur pour les débuts de l'oraison dont nous parlons. Plus tard, dans la contemplation surnaturelle, la connaissance distincte défaille. (Nuit, livre II, ch. XII.) L'amour prend alors les devants, instruisant l'âme dans l'onction de la sagesse. Cette sagesse savoureuse ne dispense pas l'âme du recours à la vérité révélée, mais elle diminue cependant ses besoins de lumière distincte.
  102. Ces oraisons dont nous parlons sont des oraisons simple­ment affectives, dans lesquelles il y a eu peu ou point de contemplation véritable. Elles défaillent parce qu'elles ne sont soutenues ni par l'action de Dieu, ni par le travail des facultés.
  103. Cette ignorance religieuse produit un phénomène au pre­mier abord assez étrange; celui d'âmes droites qui, sous la pres­sion des événements ou de l'inquiétude intérieure, ont retrouvé en elles-mêmes un besoin profond de vie spirituelle, et qui pour le satisfaire vont aux religions orientales parce qu'ils ignorent complètement la vie profonde de ce christianisme qu'ils ont côtoyé si longtemps et qui est la religion de leur baptême. Ce leur sera une heureuse mais souvent tardive surprise de découvrir les richesses débordantes du Christ, après s'être abreuvés à des sources séduisantes mais impures.
  104. Vie, ch. XXVI, pp. 33-34.
  105. Ibid., ch. XXVII, p. 38.
  106. VI, Dem., ch. VIII, p. 283.
  107. Ibid., ch. VIII, p. 284.
  108. Ibid., ch. VIII, pp. 285-286.
  109. Vie, ch. XXVIII, p. 68.
  110. Vie, ch. XXXVIII, pp. 275-279
  111. Montée, livre II, ch. XX.
  112. I, Corint., ch. II, 2.
  113. Ibid., ch. III, 8.
  114. Ephes., ch. III, 19.
  115. I, Tim., ch. II, 5.
  116. Jean, XVII, 3.
  117. Jean, X, 9.
  118. Coloss., ch. II, 3.
  119. Actes, ch. VIII, 31.
  120. L'expression la plus simple dont nous parlons sera non la plus banale ou la moins imagée, mais celle qui disparaît en quelque sorte elle-même pour mettre en relief la vérité quelle exprime.
  121. Cette action providentielle apparaît nettement dans la vie de saint Jean de la Croix. Le Saint va à Durvelo après avoir fait de fortes études à l'université de Salamanque. Son rude apprentissage de la vie carmélitaine contemplative terminé, après avoir organisé le noviciat à Pastrana, il revient aux études comme recteur du collège théologique d'Alcala; il y fait des provi­sions de lumières pour le long silence fécond d'Avila (1572­-1577) qui se terminera dans la prison de Tolède. Parvenu au mariage spirituel et ayant retrouvé ses forces physiques, il est nommé recteur du collège de Baeza et les professeurs de l'uni­versité viennent fréquemment au couvent. Ce nouveau contact avec la vérité dogmatique prépare la période de fécondité litté­raire qui donne tous les grands traités du Saint.
  122. Phil., II, 5.
  123. Vie, ch. IX, p. 156.
Outils personnels
Récemment sur Salve Regina