A la découverte de la forêt

De Salve Regina.

Esprit scout
Auteur : Pierre Delsuc
Source : Extrait de Etapes, Techniques de classes des scouts de France
Date de publication originale : 1957

Difficulté de lecture : ♦ Facile

Sommaire

La forêt, cathédrale des merveilles

La forêt t'apparaîtra bientôt comme une demeure splendide. Il y a tant de beauté, tant de grandeur dans sa magnificence, tant d'élan dans le jaillissement da ses fûts, tant de ferveur dans le bruissement des fougères inclinées dans le vent, que l'idée s'imposera à toi, d'une cathédrale gigantesque. A la différence de toutes les plus belles que tu peux connaître, elle a été bâtie par Dieu. Par tous ses détails, elle porte le signe de l'Harmonie Parfaite dont elle est l'œuvre. Elle invite au recueillement, à la prière.

Essaie un jour d'écouter son silence. Il n'est pas vide, image de la mort, comme celui du désert. Il est bruissant de mille sons incertains qui trahissent une vie ardente. En été, ramage des grillons, des abeilles, de tous les insectes qui raient l'air de traits sombres ou brillants, chants des fauvettes, pinsons, mésanges, rossignols et autres oiseaux. En hiver même, le silence de la forêt n'est pas vide. De petits cris d'oiseaux l'animent encore. Ce sont des cris de mésanges, parfois des chants de rouge-gorge, joyeux et pleins. Souvent, le vent fait alors siffler les rameaux nus, et c'est comme un mugissement, de mer. Apprends à aimer ce silence et à le respecter. C'est le seul moyen pour toi de pénétrer dans la forêt. La vie des hommes retentit de cris divers, peu harmonieux. Quand deux garçons vont leur chemin, ils sont la plupart du temps tout à leur conversation et ne prennent pas garde à la forêt. Ils y restent étrangers. Mais qu'ils écoutent : c'est bientôt comme un rideau qui se lève et découvre le monde merveilleux.

Ce monde est hostile ou amical, suivant qu'on l'ignore ou qu'on le connaît bien. Son aspect est parfois effrayant, mais ce n'est qu'une apparence. Une fois vaincue la crainte, on devient aisément l'hôte familier de la forêt. Un jour, ton chef te demandera d'aller faire un long trajet seul ou à deux, et d'en dresser rapport. Ce sera l'épreuve finale de la première classe. C'est une bonne occasion à saisir pour entrer une bonne fois en forêt.


A sa découverte...

Voici comment un scout qui s'appelait Philippe y passa seul la nuit. Il était entré dans les premiers massifs vers la fin de l'après-midi. Après une longue course, Il atteignit une région plus sauvage. Elle s'ouvrait par un layon verdoyant qui menait aux profondeurs de la forêt. Il redressa son sac d'un coup d'épaule et pénétra sous la voûte sombre.


Premiers pas...

Le layon descendait assez rapide. C'était comme un tunnel vert tra­versant des massifs de chênes et de hêtres. Une demi-obscurité moite et humide donnait à de rares échappées des profondeurs de grotte. Quoique l'heure fut encore chaude, Philippe sentait sur ses épaules comme un manteau mouillé. Quelques cris de geais éclatèrent. Quand leur écho se fut assourdi, il perçut un bourdonnement d'ailes incessant. Une aérienne chanson baignait la forêt d'un infatigable murmure de prières. Des chèvrefeuilles blancs ou crème purifiaient ces lieux d'un arôme d'encens. Les pas du scout s'étouffaient sur un épais tapis de mousse. La solitude était vaste et douce. Rien ne détruisait le bon, le pur, le sensible et frémissant silence.

Puis il eut à remonter et le chemin s'élargit en une nef plus haute que soutenaient les piliers d'une futaie de chênes. Il comprit qu'il débouchait dans un monde où tout vibrait et palpitait d'invisibles présences. Il s'attendit à quelque révélation d'un être. Des craquements de branches, çà et là, trahissaient une agitation secrète.


Alerte...

Soudain, il tressaillit et s'arrêta tout pâle. Une masse brune avait surgi d'un fossé presque sous ses pas. Elle s'envola dans un fracas épouvantable de feuilles bousculées, de battements d'ailes mécaniques et de cris gutturaux : un faisan.

Philippe pensa à une sentinelle avancée qui lançait un cri d'alarme.

‑ Oh ! Oh ! Oh ! Un intrus s'avance. A tous ceux de la forêt... alerte. Oh ! Oh ! Oh !

Deux piverts traversèrent les voûtes avec un jacassement précipité, prolongeant l'appel du faisan. Des geais le transmirent et la terre bruit des signaux inconnus. Des mésanges accélérèrent leurs tours de manivelle. Un merle lança une roulade moqueuse.

Philippe fut soulagé d'apercevoir les troncs hauts et la clarté d'une pinède. Il s'y hâta. Mais une série de gloussements précipités le glacèrent et l'écorce d'un grand fût résonna de grattements. C'était l'appel des elfes de ces bois. Un écureuil surpris répétait, en s'enfuyant, l'alarme du faisan, Et pourtant la curiosité l'emporta. Il grimpait sur le côté du tronc opposé à Philippe. Il s'arrêta et avança la tête pour examiner l'intrus. Immobile, celui-ci guettait cet habitant léger des hauteurs : « Je ne veux pas passer pour un ennemi, pensait-il. Je viens en ami, partager pour une nuit le repos de la Cathédrale des Merveilles. Je souhaite passer inaperçu. » Le scout et l'écureuil se regardaient. Philippe demandait humblement passage et la sentinelle la jugeait. Le dialogue muet dura quelques instants.


Accueil...

L'écureuil repartit, lentement cette fois, et par le même côté que Philippe. Signe de confiance. Le visiteur était admis, au moins provisoirement. Il avança avec précaution. Il faut être discret quand on ne vous admet que par grâce. Pour témoigner sa sympathie, l'écureuil vaquait à ses cabrioles, comme s'il avait été seul. Il parcourait les nervures des voûtes, passant d'un arbre à l'autre, en des bonds prodigieux de souplesse. Les branches légères où il prenait appui pal pliaient doucement pour bercer cette harmonie.

Philippe atteignit respectueusement la pinède. Les fûts émergeaient, sombres, de fougères lumineuses aux taches d'ombre. Des touches de soleil les teintaient d'ocre jaune vers les cimes. Les aiguilles retenaient les rayons et suspendaient des masses en paillettes. Quelques baliveaux de bouleaux rayaient de bandes d'argent la poussière d'or du sous-bois. Leurs feuilles triangulaires retenant la lumière sous les arceaux obscurs étaient des copeaux brillants qui semblaient suspendus. Les bruyères, vieux rose, rehaussaient des mousses crue le soleil peignait jonquille. Des fils d'araignées jetaient des traits vifs entre les rameaux. Des lueurs de vitrail tombaient des voûtes.


Le crépuscule...

Le scout choisit un bon emplacement et dressa sa petite tente sur un sol feutré. Travaillant à geste silencieux, il prenait garde de ne rien déranger de ce recueillement. Un ramier roucoulait tendrement.

Ce fut bientôt l'heure où le ramage voilé des grillons ressort, comme une prière tenace et somnolente. Les fonds lointains en résonnèrent de toutes parts, en sourdine. Les bruyères répandaient des parfums de miel : elles cessèrent bientôt de bourdonner du voltigement des abeilles basculant entre leurs pattes les urnes odorantes.

Une bande de sittelles voleta encore de tronc en tronc, parcourant les écorces, piquant de-ci de‑là avec de petits cris. Elle disparut en flânant.

La vibration de l'air tomba comme d'un coup. Sous un souffle léger le peuple des fougères s'inclina, fervent, entre les hautes colonnes. Un châtaignier bruissant sous cette haleine fit un clapotis de ruisseau qui saute sur des pierres. Philippe prépara son repas du soir. La brise modulait de doux mugissements de mer paisible, qui passaient, en ondes, au-dessus de lui.

L'obscurité vint à pas de loup. Les cimes rougeoyaient encore que le scout se vit environné d'un voile bleu. Sa solitude commençai à l'émouvoir. Le silence était devenu vide. Tout témoignait d'une attente.

Alors le rossignol chanta. Il rassemblait l'adoration des êtres et l'interprétait en stances lentes. « C'est justice, pensa Philippe. C'est la voix la plus belle qui doit parler au Bon Dieu. »

Et il fit sa propre prière. C'était comme s'il avait échangé les réponses avec l'oiseau.


La nuit...

Quand le rossignol se fut tu, 1a nuit commença. Un hibou marqua le réveil des ténèbres. Autour de Philippe, tout semblait crépiter mystérieusement. Il se déshabilla en hâte et chercha refuge sous sa tente, Il la ferma avec soin et prétendit dormir. Mais son attention restait tendue. Son oreille guettait anxieusement les bruits. La sarabande commença. Des craquements sonores résonnaient étrangement, suivis de coups sourds, comme des objets tombant sur le sol. Un galop de bête affolée passa tout près. Un grand-duc, roi de la nuit, perla son rire sinistre. Des chouettes échangèrent des recettes de sabbat. Une danse infernale tourna autour de la tente. Le scout rentra la tête sous son sac de couchage pour ne pas entendre. Il y avait des bruits inexplicables de tous côtés. Un déchirement brutal le fit sursauter. Il ouvrit les yeux hors du sac et tressaillit d'effroi : la tente était éclairée. Il s'assit, une sueur froide au front. Mais, d'un effort énergique, il se calma et se rassura. La lune était levée, simplement. Elle répandait sa lumière pâle. La pinède devait ê!re jolie. Mais il n'eut pas le courage d'ouvrir la tente. Il entendait cru loin des glapissements aigus. Un renard... ou bien quelque âme en peine. Il se renfonça au plus profond de son sac.

Il se dressa soudain, terrifié. « On » avait touché la tente. Il en était sûr. Un coup mat sur la toile, comme un caillou. Est-ce que les sorciers de la nuit s'amusent à bombarder les tentes des scouts ? Ou bien peut-être, une branche morte, descendue de la voûte ?

Il se sentait hérissé de terreur. Alors il entendit marcher. C'était tout près... Encore un pas... encore un. Cela approchait... Un cri vrilla, comme un être qu'on assassine.

Il imposa silence aux battements de son cœur et tenta de reprendre empire sur lui-même. Il prit sa lampe, l'alluma et sortit, tremblant, de la tente, projetant le rayon dans tous les sens pour chasser les divinités infernales.

Au dehors tout était calme. Un sanglot lointain de chouette résonna. Une lumière bleue, paisible, baignait les pins noirs. Il eut honte de ses craintes. La lune ronde brillait au travers des fines ramures. Elle jetait sur les mousses comme un tapis d'argent.

Il frissonna, car son léger pyjama ne le protégeait pas contre la fraîcheur. Il rentra sous la tente, dans la tiédeur du sac de couchage. Il glissa bientôt dans un mauvais sommeil, agité de brusques réveils.


L'aube...

Quand il reprit conscience, la tente était redevenue obscure. Tendant l'oreille, par habitude, il ne perçut aucun bruit. Les maléfices de la nuit semblaient évaporés. Un silence oppressant pesait sur toutes choses. Il attendit quelque événement imminent.

Alors un chant d'oiseau frais, cristallin, parvint jusqu'à lui. Sa musique lui parut ravissante. C'était le jour, la fin des alarmes. Il écouta avec transport. Il reconnut la ritournelle endiablée d'une mésange à tête bleue. Puis tout un concert s'éveilla.

Il sortit de la tente pour assister au retour de la lumière. Les cimes s'irradièrent puis les, voûtes, enfin le jet des colonnes. A nouveau le silence vibra, pur et vivant. Et le rossignol, paisible ministre de ce monde bruissant, modula sans hâte ses phrases chaudes et ferventes.

L'écureuil arriva, ondulant par bonds légers. Familier, il se planta droit devant le scout. Fouillant le sol, il y cueillait des champignons qu'il dégustait, hochant la tête et fixant son interlocuteur.

"Je n'ai rien gêné, et J'ai vu bien des choses", s'excusa Philippe.

Narquois, l'écureuil acheva son déjeuner.

Sous le nez du scout, un rouge-gorge insolent vint s'égosiller. Ses notes pressées, cristallines ou graves, s'égrenaient éclatantes. Sa queue frétillait joyeusement. Sa tête, par des mouvements vifs, s'inclinait, de-ci de‑là.

Une fauvette à tête noire s'approcha et échangea avec lui des trilles éclatants.

Un délicieux petit troglodyte se percha sur un buisson tout proche et sembla réfléchir à quelque envolée prochaine.

Ravi, au milieu de ses hôtes maintenant familiers, Philippe sentit qu'il était désormais entré dans l'intimité de la forêt.



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