La petite vertu d'espérance

De Salve Regina.

Les vertus
Auteur : Mgr Chevrot
Source : Les petites vertus du foyer
Date de publication originale : 1949

Difficulté de lecture : ♦ Facile

Tout finit ici-bas, et cependant rien ne finit, tout recommence. Ce dernier jour de l’année, en échan­geant entre vous le baiser du soir, vous soupiriez : « Encore une année de finie ! » et vous avez fait le compte de ce que ces trois cent soixante-cinq jours écoulés vous apportèrent de joies et de peines. Les beaux jours sont passés, les mauvais aussi : nous ne les reverrons plus. Peut-être le souvenir d’un deuil vous a-t-il alors serré le cœur ; le visage de l’être aimé, ce n’est que trop vrai, vous ne le reverrez plus. Mélancolie des jours qui s’en vont et qui ne revien­dront pas. Cependant, hier matin, la maison s’est emplie des cris joyeux de vos enfants qui vous adres­saient le souhait traditionnel « Bonne année, bonne santé ! » Après vous avoir embrassés, les plus petits ne perdaient plus des yeux un seul geste de vos mains, ces mains qui tirèrent soudain de quelque cachette ignorée les merveilleuses étrennes. Et la joie des jeu­nes a réveillé en vous quelque chose de plus merveilleux, que Dieu a mis dans le cœur des hommes, la petite vertu d’espérance.

- Petite vertu, vous récriez-vous, la seconde des trois vertus théologales !

- Vous avez raison, l’espérance est une très grande vertu, et parce que son objet est Dieu lui-même possédé dans le ciel, et parce que pour ne pas douter d’un tel bonheur, nous qui vivons dans l’obs­curité, dans les difficultés, dans la souffrance, nous devons faire un acte de foi total en la bonté de Dieu et l’aimer d’un amour semblable au sien, l’amour qui se donne avant d’avoir reçu.

Mais ce riche lingot de l’espérance surnaturelle se monnaie tout au cours de la vie en quantité d’actes de confiance en Dieu, qui nous autorisent à parler, après Péguy, de la « petite espérance » quotidienne, « celle qui tous les matins nous donne le bonjour ». C’est elle que je voudrais voir briller à tous vos foyers au début de ce nouvel an.

Dans le langage chrétien, l’espérance n’est pas une prévision, à l’encontre de ce que s’imaginent bien des gens pour qui « espérer » consiste à scruter l’avenir, à soupeser les probabilités pour établir des pronostics ; après quoi, ils concluent : J’ai bon espoir, ou au contraire : je n’ai pas grand espoir, ce qui signi­fie en réalité : je crois avoir ou non des chances de réussir. Vous surprendrai-je en déclarant que ces calculs n’ont rien de commun avec l’espérance chré­tienne ?

Celle-ci, bien que tournée vers l’avenir, tient tout entière dans le présent. Espérer, ce n’est pas être sûr du lendemain, c’est avoir confiance aujourd’hui, non pas confiance dans les événements imprévisibles, mais en Dieu qui les dirige et qui nous aime.

« Laissez aux païens, disait Jésus, le tourment de savoir s’ils auront à manger ou de quoi ils se vêtiront demain. Ils auront beau se mettre martel en tête, leurs préoccupations n’allongeront pas la durée de leur vie d’une minute. Dieu ne vous aurait pas appelés à la vie s’il n’avait pourvu à vos moyens de subsistance. Il y a sur la terre de quoi nourrir et habiller tous les hom­mes. Que tous soient fidèles à ses commandements et pratiquent la justice, nul ici-bas ne manquera de rien. En ce qui vous concerne, faites consciencieusement votre devoir, donnez-vous bravement à votre tâ­che et ayez confiance dans votre Père des cieux qui connaît vos besoins. » Et Jésus nous trace notre règle de conduite en une formule devenue proverbiale : Ne vous inquiétez pas du lendemain. Demain prendra soin de lui-même. A chaque jour suffit sa peine.

Voilà l’espérance selon l’Évangile : elle ne se fonde pas sur l’impossible sécurité du lendemain, mais elle nous procure la paix dans l’insécurité de tous les jours. C’est aujourd’hui que nous espérons, sans rien savoir de ce que demain nous réserve : no­tre sécurité réside dans la certitude que Dieu nous aime ; c’est en lui que nous espérons.

Hélas ! Une crainte instinctive nous pousse à in­terroger l’avenir, ce

« Spectre toujours masqué qui nous suit côte à côte

« Et qu’on nomme demain,

« Comme dit le poète.

« Oh ! Demain, c’est la grande chose,

« De quoi demain sera-t-il fait ?…

« Demain, c’est l’éclair dans le voile,

« C’est le nuage sur l’étoile… »

Les vers de Victor Hugo hantent notre mémoire. Cependant, le grand poète se trompe ici. Demain n’est pas la grande chose. La grande chose, c’est aujourd’hui. Aujourd’hui, nous pouvons conjurer les maux de demain qui résulteraient de nos impruden­ces : demain, ce serait trop tard. Aujourd’hui nous pouvons peser les conséquences de nos actes. Demain, il n’y aura plus qu’à les subir.

A chaque jour suffit sa peine. L’espérance chré­tienne, en nous obligeant à vivre au jour le jour, nous épargne les déceptions et les découragements. Bâtir des châteaux en Espagne est le plus sûr moyen de coucher à la belle étoile ; inversement la crainte de n’avoir plus de toit paralyse nos efforts. Ne nous leur­rons pas de lendemains fantastiques, ne nous inquié­tons pas de lendemains tragiques, remplissons tran­quillement notre tâche du jour présent que nous connaissons et nous saurons remplir celle de demain que nous ignorons.

A chaque jour suffit sa peine. Que Dieu est bon de nous avoir caché l’avenir ! Si nous connaissions l’épreuve qui nous attend dans les jours qui vien­dront, son poids nous effraierait et nous écraserait d’avance. Chargeons-nous seulement du fardeau d’aujourd’hui, il est à la mesure de nos épaules. Demain aura soin de lui-même. Dieu nous donnera demain de nouvelles forces pour faire face aux difficul­tés nouvelles qui nous sont inconnues.

Jésus nous défend-il de préparer ces lendemains inconnus ? Non point, car ceux qui ne voient pas plus loin que le jour présent courent à la ruine. Le Seigneur nous interdit seulement de nous inquiéter du lende­main. L’imprévoyance est une faute, car elle sacrifie l’avenir au présent ; mais l’inquiétude n’est pas une moindre erreur, puisqu’elle sacrifie le présent à l’ave­nir. L’inquiétude, toujours nuisible, est généralement illusoire. Quand on s’est bien prémuni contre tous les malheurs qu’on croit possibles, ou bien il ne s’en produit aucun et l’on en est pour ses frais, ou bien il en survient un autre qu’on n’avait pas prévu. Celui-ci s’est privé pendant des années afin de n’être pas dans le besoin sur ses vieux jours, et voici la dévaluation qui ne lui laisse que des papiers sans valeur. Cet autre qui se met en garde contre toutes les maladies futu­res, ne jouit pas de sa santé actuelle tellement il a peur des microbes et des courants d’air. « Les poltrons, écrit Shakespeare, meurent plusieurs fois avant leur mort. » L’inquiétude est démoralisante ; elle ne sup­prime pas les malheurs redoutés, elle les anticipe ; elle grossit les difficultés ; elle détruit la passion du risque sans laquelle l’homme n’a pas de courage. Rappelez-vous ces lignes si simples et si vraies de Péguy : « Je n’aime pas, dit Dieu, celui qui spécule sur demain, je n’aime pas celui qui sait mieux que moi ce que je vais faire. Pensez à demain, je ne vous dis pas : calculez ce demain. Ne soyez point ce malheureux qui se retourne et se consume dans son lit pour savoir ce que sera la journée de demain. Sachez seulement que ce demain dont on parle toujours est le jour qui va venir et qu’il sera sous mon comman­dement comme les autres. »

Chers amis, cultivez à votre foyer la petite vertu d’espérance qui, en élevant vos regards vers Dieu, vous rendra capables de tous les courages parce qu’elle vous délivrera de toutes les craintes. A ce prix, je puis, sans vous tromper, vous souhaiter à mon tour une bonne année.

Oui, bonne année, parce que Dieu est toujours bon et veillera sur vous. Bonne année, parce qu’en vivant au jour le jour, sans perdre une des occasions présentes de bien faire et de faire le bien, tour à tour, vous goûterez et vous donnerez le bonheur. Bonne année, parce qu’au lieu de vous inquiéter sans raison, vous apprécierez toutes les heures paisibles que Dieu vous accordera. Bonne année, même si l’épreuve doit surgir tout à coup, car les moments durs affermiront votre énergie et Dieu ne laissera se perdre ni une goutte de vos sueurs ni une seule de vos larmes. Vi­vez chaque jour dans l’espérance en répétant la vieille locution française qui est une affirmation de courage en même temps qu’une prière : A la grâce de Dieu !



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