La petite vertu d'exactitude

De Salve Regina.

Vertus
Auteur : Mgr Chevrot
Source : Les petites vertus du foyer
Date de publication originale : 1949

Difficulté de lecture : ♦ Facile
Remarque particulière : Causerie radiophonique dominicale de 1949

Dans le langage courant, dire de quelqu’un qu’il est exact, c’est le louer d’être présent à l’heure con­venue. Nous répétons que « l’exactitude est la politesse des rois ». Ce n’est là qu’un des sens de l’exac­titude. Notre mot « exact » est la traduction d’un par­ticipe latin signifiant achevé, ou encore exécuté con­formément à un modèle ou une règle donnés. Ainsi parle-t-on d’une reproduction exacte ou d’un calcul exact. Un travail exact est fait avec soin, comme une narration objective et précise constitue un récit exact. Ce soin et cette précision caractérisent l’homme ponctuel, lequel fait à point nommé ce qu’il doit.

Si vaste est le domaine de la vertu d’exactitude dont j’ai à vous parler que je me bornerai à la consi­dérer sous l’aspect de la ponctualité.

Comment la ponctualité ne serait-elle pas une vertu, puisque son contraire, l’inexactitude, est un terrible défaut ? Que le repas ne soit pas servi quand tous les convives sont réunis, ou qu’il faille attendre un retardataire pour se mettre à table, il n’en faut pas plus pour charger d’électricité l’atmosphère du foyer. Sans doute il peut nous arriver occasionnellement d’oublier l’heure, d’avoir mal mesuré notre temps, ou d’avoir été retardé par un incident imprévisible. On tolère une exception. En revanche, les personnes ha­bituellement en retard sont de véritables calamités. Avez-vous remarqué la place qu’occupe l’exactitude dans les paraboles de l’Évangile ? C’est l’histoire des cinq demoiselles d’honneur qui arrivent en retard à la salle des noces et qui trouvent la porte impitoya­blement fermée, ou par contraste l’apologue des ser­viteurs qui guettent le retour de leur maître afin de lui ouvrir aussitôt qu’il frappera.

L’inexactitude implique un manquement à la cha­rité et souvent à la justice envers le prochain. L’en­fant qui ne rentre pas à l’heure dite cause parfois à sa mère une inquiétude qu’il devait lui épargner. S’il est inconvenant de faire attendre un supérieur, faire at­tendre un inférieur est une désinvolture toujours bles­sante. En tout cas, le retardataire fait perdre à ceux qui l’attendent un temps qu’ils auraient pu mieux utili­ser. On rapporte du chancelier d’ Aguesseau, que des fantaisies domestiques condamnaient à des heures de repas irrégulières, qu’il trompait son impatience en écrivant, il parvint ainsi, en attendant l’heure des repas, à composer un ouvrage important qu’il dédia naturellement à sa femme : aimable et juste ven­geance. Tout le monde n’ayant pas cette ressource, il ne reste que celle de maudire le sans-gêne des « chronophages » auxquels pensait cet homme d’af­faires américain, qui fit paraître dans les journaux, à l’intention de ceux qui lui avaient dérobé son temps, l’annonce suivante : « M. X… a perdu cette semaine deux heures en or, chacune de soixante minutes en diamant. On ne promet pas de récompense, car on ne les retrouvera jamais. »

Il entre dans l’inexactitude une forte dose d’égo­ïsme qui devrait nous donner à réfléchir. Et puisqu’il nous est si désagréable d’attendre, appliquons-nous à ne point faire attendre les autres. Ne pas faire atten­dre la maman qui surveille le cadran de l’horloge dans la crainte que le rôti ne soit trop cuit. Ne pas faire attendre le client qui voudrait entrer en possession de sa commande. Ne pas faire attendre le règlement de la note du fournisseur qui a besoin de son argent. Et généralement ne pas faire attendre le service promis. Un proverbe dit : « Qui donne vite, donne deux fois. »

Mais si le retardataire porte préjudice à ses sem­blables, il se cause un grand tort à lui-même. Ses inexactitudes sont la preuve qu’il est incapable de s’imposer une discipline, soit qu’il traîne et gaspille son temps, soit qu’il veuille faire plus de choses qu’il ne le peut. Il y a, en effet, deux sortes de retardatai­res, ceux qui ont toujours le temps, les flâneurs, et ceux qui sont toujours pressés, les essoufflés. Or le temps est la plus précieuse des richesses que Dieu a mises à notre disposition et il nous demandera compte de l’usage que nous en aurons fait : il n’en faut donc rien perdre ; mais Dieu a fixé aussi le rythme du temps et nous devons en respecter la mar­che. Quelqu’un a dit : « je n’ai pas le temps d’être pressé. » Rien de plus juste. Si l’on prétend expédier en vingt minutes une besogne qui en réclame le dou­ble, le travail sera bâclé, l’ouvrage mal fait : on de­vra le recommencer et, pour avoir voulu gagner du temps en allant trop vite, on se sera finalement mis en retard.

Nous serons exacts si nous évitons ces deux tra­vers. Et d’abord les pertes de temps. Vers la fin de son ministère, Notre-Seigneur fit cette réflexion devant ses apôtres : "Il faut que j’accomplisse mon œuvre tant qu’il fait jour ; la nuit venue, on ne peut plus tra­vailler". Maître du temps, Jésus connaissait le prix des heures. À son exemple, prenons le temps au sérieux. Il est vrai que notre vie est courte : que de choses ce­pendant on peut faire dans une vie d’homme, si l’on utilise exactement les journées ! Trop de gens, au lieu d’entreprendre tout de suite un ouvrage nécessaire, le remettent au lendemain en disant : « J’ai bien le temps. » Et quand, après quelques jours, ils ne l’ont pas encore commencé, ils allèguent pour excuse, avec un parfait illogisme : « Je n’ai pas eu le temps. »

Je sais que la plupart d’entre vous ont à fournir des heures de travail qui absorbent la meilleure part de leur activité. Toutefois, sans compter les jours de re­pos dont vous avez la libre disposition, même dans les jours ouvrables, il vous reste un peu de temps à vous. Mettez à profit le temps qui vous appartient. Sur son lit d’hôpital, Jacques d’Arnoux songeait : « Ta vie sera courte, il la faut pleine », et il priait ainsi : « Mon Dieu, donne-moi l’exécration des mi­nutes perdues. »

En ne perdant pas de temps, nous pouvons ap­prendre et faire beaucoup de choses, et du même coup nous évitons la précipitation, cet autre ennemi de l’exactitude. Organisons nos journées sans les con­gestionner, en prévoyant même la part de l’imprévu. Le progrès nous joue de mauvais tours : à diviser le temps suivant le mécanisme précis de nos montres qui ignorent l’état du ciel, nous en sommes venus à ne plus distinguer entre le jour et la nuit. Le cultiva­teur, lui, règle sa journée sur le soleil et il compte avec les saisons, comme le pêcheur compte avec la lune et le mouvement des marées. Restant en contact avec la nature, ils obéissent aux lois du Créateur : aussi leur travail est-il plus méthodique et leur vie plus régu­lière, ils ne perdent pas de temps tout en prenant leur temps.

Sachons comme eux consulter la nature et pren­dre notre temps. Être prêts sans être pressés. Le sur­menage et l’éparpillement nuisent à la qualité de l’ac­tion. Beaucoup croient agir quand ils ne font que s’agiter ; ils disent qu’ils abattent du travail, mais, triste retour des choses, l’excès de travail les abat à leur tour. Réservons-nous chaque jour des moments de détente ; ce ne sont pas des minutes perdues, sur­tout quand on les consacre à converser et à se diver­tir en famille. Croyons à l’irremplaçable puissance du repos.

D’où vient qu’il y a tant de retardataires ? De ce qu’ils se lèvent à la dernière minute et ne peuvent plus ensuite rattraper le retard du matin ? Et pourquoi se lèvent-ils en retard ? Parce qu’ils se sont couchés trop tard.

Gratry, que je me plais à vous citer (car ce précur­seur a tout dit), écrivait : « Nous sommes stériles faute de repos plus encore que de travail… Le repos pour le corps, c’est le sommeil… Le repos pour l’es­prit et pour l’âme, c’est la prière. » Le temps accordé à la prière n’est pas non plus du temps perdu. Celui-là, on l’a vite regagné. En nous plaçant chaque jour devant Dieu nous comprenons mieux la valeur du temps et nous apprenons à remplir notre tâche avec exac­titude.



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