La petite vertu de bienveillance

De Salve Regina.

Vertus
Auteur : Mgr Chevrot
Source : Les petites vertus du foyer
Date de publication originale : 1949

Difficulté de lecture : ♦ Facile

Un des secrets de la bonne humeur est de s’obli­ger à regarder les beaux côtés des personnes avec qui la vie nous met en relations. Or l’habitude de ne voir que les côtés lumineux des âmes et de rechercher tout ce qui est beau nous conduit à pratiquer une autre vertu qui, comme la gaieté, est un signe de force mo­rale et une condition de bonheur, j’ai nommé la pe­tite vertu de bienveillance.

Je n’ai pas l’intention d’enfoncer une porte ouverte ; je pense bien qu’à l’intérieur de la famille, sauf de rarissimes exceptions, vous n’avez que de bons sentiments les uns pour les autres. Dans mon esprit, il s’agit de la bienveillance envers ceux qui n’habitent pas sous votre toit. Et d’un mot je dirai que les foyers heureux, les foyers vraiment chrétiens sont ceux où l’on ne dit pas de mal des absents et où tout le monde est sûr de recevoir un bon accueil.

La bienveillance consiste d’abord à porter sur autrui des jugements empreints de charité, à ne point diminuer ses mérites, à se réjouir sincèrement de ses vertus et de ses succès, même lorsqu’il réussit là où nous avons échoué. La bienveillance nous fait accorder aux autres le préjugé favorable. N’avez-vous pas observé cette tendance instinctive qui pousse tant de gens à croire au mal plus facilement qu’au bien ? Quelqu’un est accusé d’une faute, ils commencent par admettre sa culpabilité, quitte à reconnaître en­suite qu’ils ont été ou qu’ils se sont trompés. L’homme bienveillant, au contraire, commence par refuser de croire à la faute tant qu’il n’en aura pas de preuves certaines ; puis, s’il a la certitude que ce tiers a réellement commis un acte répréhensible, il s’im­pose de n’en point parler, à moins que ce ne soit pour lui trouver une excuse ou des circonstances atténuan­tes. Ne condamnez pas disait Notre-Seigneur, et vous ne serez pas condamnés. Sans doute, lorsque vous in­terprétez favorablement la conduite d’autrui, l’indul­gence risque de vous tromper ; mais si vous le jugez avec sévérité, votre jugement est presque sûrement entaché d’erreur.

D’où vient la malveillance ? Peut-être de l’orgueil qui, en abaissant les autres, nous donne l’illu­sion que nous leur sommes supérieurs. Peut-être aussi d’un sentiment inavoué d’envie : nous suppor­tons avec peine que les autres aient des qualités ou des avantages dont nous ne sommes pas également pour­vus et l’on n’est pas fâché de leur trouver des défauts ou de les prendre en faute. Chose curieuse, il arrive que les mieux doués portent envie à de moins favo­risés qu’eux, comme le dit un proverbe persan : « Le soleil est envieux de la lune qui se lève. »

Prenons-y garde. Les sentiments les plus bas rô­dent autour de ceux qui y pensent le moins et, pour s’en préserver, il faut toujours craindre d’y consen­tir. Il en est ainsi de ce « mauvais regard » jeté sur nos frères. Il se dit en latin invidia, d’où est venu notre mot français « envie ». Le peintre Giotto, dans une église de Padoue, a représenté l’envie sous les traits d’une femme aux oreilles démesurément élargies à force d’écouter trop avidement le mal, et dont les yeux sont mordus par un serpent : mais le serpent ne se jette pas sur elle du dehors, il sort de sa bouche. Le venin qui obscurcit et pervertit sa vision est sécrété par le cœur même de la personne malveillante.

Chrétiens, délivrons-nous de cette maladie du dé­nigrement, et pour cela, faisons-nous une règle d’ad­mirer la beauté et la bonté partout où nous les rencon­trons. Au lieu de relever chez les autres l’ombre qui at­ténue l’éclat de leurs qualités, rappelons-nous qu’il n’y aurait pas d’ombre s’il n’y avait pas de soleil et obstinons-nous à considérer ce qu’ils ont de bon et ce qu’ils font de bien. Soyons les premiers à les louer des qualités et des actions par où ils nous dépassent.

Il faut distinguer avec soin entre l’esprit critique et l’esprit de critique. Le premier est louable : grâce à lui nous distinguons le vrai du faux, le juste de l'in­Juste, le bien du mal ; il nous met à l’abri des impul­sions téméraires, des engouements naïfs et des con­damnations prématurées. Tout autre est l’esprit de critique, la manie de ne voir, de ne chercher que le mal. Quel triste caractère celui qui est incapable d’ad­mirer franchement ce qui est digne d’éloge ! Savoir admirer est le fait des hommes intelligents et valeu­reux. De même que le médisant s’intoxique de toute l’amertume qu’il distille, de même le bienveillant s’enrichit de toutes les beautés qu’il admire. En ad­mirant on se grandit, on respire dans une atmosphère de respect et d’enthousiasme. Inconsciemment on s’élève vers Dieu, principe de toute grandeur et de toute beauté. N’est-ce pas parce que l’admiration est une forme de la prière qu’elle nous procure la paix et la force ?

C’est pourquoi nous aimons tant la maison où, autour de la table familiale, la réputation du prochain n’est jamais ternie. Pour cette raison aussi on y est tou­jours bien accueilli. C’est le second aspect de l’aima­ble vertu de bienveillance.

Dites-moi où réside la sainteté, sinon dans ce chrétien qui se tient à la disposition de tous, toujours prêt à rendre service ? On croirait qu’il n’a que cela à faire. On le dérange pas mal, et certains en abusent, mais il ne le fait pas remarquer. Pour un peu, il vous remercierait d’avoir eu recours à son obligeance. J’affirme que cette forme de renoncement l’emporte aux yeux du Seigneur sur beaucoup d’autres sacrifi­ces, apparemment plus coûteux. D’emblée le chré­tien bienveillant entre dans les préoccupations de celui qui l’aborde. Il possède l’art merveilleux, dont parle saint Paul, de se réjouir avec ceux qui sont dans la joie et d’être personnellement affligé de la peine de ceux qui souffrent. Il se fait tout à tous.

Écoutons patiemment ceux qui se confient à nous. « Rien ne plaît tant à un grand parleur qu’un parfait écouteur », disait saint François de Sales. Sans doute devez-vous ménager votre temps : il faudra parfois abréger le discours du visiteur, mais vous le ferez avec tant de simplicité et d’amitié qu’il sentira que néanmoins vous l’avez compris. En vous quittant il partira meilleur et plus courageux.

Se faire tout à tous n’implique pas qu’on se mêle de tout pour régenter tout le monde, à la manière de la mouche du coche. Le bienveillant n’est pas un touche-à-tout. Il est seulement au service de quicon­que a besoin de lui et il s’efforce de l’aider dans la mesure de ses moyens.

Dans toutes les paroisses, dans tous les quartiers, il existe de ces maisons à la porte desquelles on ne frappe pas en vain : ce sont de vrais « postes de se­cours » ; on y trouve, sinon l’aide immédiatement né­cessaire, du moins l’intérêt et la sympathie qui sont un premier réconfort. L’intimité familiale ne s’y resserre pas dans l’étroitesse d’un égoïsme collectif ; elle s’épa­nouit dans la joie d’être utile aux autres.

À l’encontre de ceux qui pensent être des sages, en se vantant de vivre chez eux sans s’occuper des autres, « pour ce qu’on est récompensé, ajoutent ils, on ne s’attire que des ennuis », les foyers chrétiens, eux, ne critiquent pas les autres (en ce sens, ils ont raison de ne point s’en occuper) mais ils ne s’en désintéressent pas. Leur porte, leur cœur, leurs mains sont ouverts à tous ceux à qui ils peuvent rendre un service. Et leur ré­compense est dans la joie d’avoir été bienveillants.

« Il faudrait, écrivait Gratry, se préparer à la mort, tous les soirs, par un acte d’amour. Il faudrait imiter le petit enfant qui, avant d’aller prendre son sommeil sous la garde de Dieu et des anges, va embrasser tout le monde, non seulement son père, sa mère, ses frè­res, ses sœurs, mais aussi les étrangers qui se trou­vent là. Et nous aussi, avant d’aller dormir, il nous faut embrasser tous les hommes, par un acte de cha­rité ! Ce sera une nuit bénie. »



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