Les rapports entre nationalisme et religion

De Salve Regina.

Philosophie politique
Auteur : P. Lachance

Difficulté de lecture : ♦♦♦ Difficile
Remarque particulière : Avant propos de l’ouvrage du P. Lachance O.P.


Le nationalisme s'avère au sein des sociétés modernes une force de cohésion et d'unité nouvelle, sans précédent dans l'histoire. Bien que déjà en germe dans les formations politiques de l'Antiquité, il n'a jamais profondément modifié l'équilibre de leur complexion; surtout il n'a jamais offert des caractères aussi nettement dessinés que ceux qu'il accuse de nos jours.

Jamais aussi il n'a allumé autant de passions, suscité autant d'agitation et d'acrimonie qu'en ces derniers temps. Cela est sans doute dû à ce que, par suite de la politique inaugurée en Europe par Richelieu d'abord et Bismarck ensuite, il a, à l'heure actuelle, atteint partout à une forme très évoluée, sinon hypertrophiée ; cela est également attribuable, croyons-nous, aux méthodes incomplètes et exclusives préconisées par l'École historique allemande et répandues par l'École sociologue française.

S. Thomas, à l'instar du naturaliste Aristote, croyait que toute doctrine, si charpentée et si tendue soit-elle par l'effort logique, devait s'enfoncer dans le sol des faits et trouver dans l'observation de leur structure et de leur agencement un point de départ. Pour connaître la fermentation spontanée des agglomérations humaines et l'idéal dont elles subissent l'aimantation, il n'y a rien comme d'observer patiemment leur activité collective et de surveiller leur mode habituel de cristallisation. On découvre ainsi, ensevelie dans les replis de la conscience de peuples divers d'apparence et indépendants d'origine, une initiative génératrice de besoins uniformes, de tendances unanimes, dont on serait tenté d'attribuer la symétrie à des communications invisibles. Elles sont comme l'affirmation vécue des aspirations les plus inviscérées au cœur de l'homme.

On a le droit d'en induire les principes primordiaux d'une doctrine de vie. On pratique de la sorte un réalisme solidement chevillé dans les couches les plus profondes de l'humus humain. Aussi, jamais philosophe digne de ce nom n'a hésité à construire une théorie de l'existence en les prenant pour base. Ils forment un noyau d'indications et de maximes, inaltérables comme le diamant et sûres comme des instincts. Toute orientation, toute règle de conduite ayant pour effet de situer notre action dans leur rayon d'influence a comme résultat de faire notre vie se dérouler dans la ligne de nos inclinations essentielles. La théorie rigoureusement déduite de leur teneur travaille à nous rendre plus hommes, plus identiques à nous-mêmes, plus conformes à ce qu'il y a de durable en nous. On a par surcroît la satisfaction de voir ces procédés d'observation rejoindre les données de la métaphysique de l'homme, fondement nécessaire de toute spéculation morale.

Il est résulté de l'emploi de cette méthode que, plus soucieux de mouler les groupes d'indi­vidus sur l'idéal construit que d'adapter celui-ci à leurs particularités, les philosophes ont toujours accordé plus d'attention aux exigences de l'idéal à atteindre qu'à celles résultant des disparates du matériel à organiser. Et il va sans dire qu'ils ont eu raison, puisque, sur quelque plan que ce soit, la matière ne saurait prévaloir contre la forme. Cependant, on le verra, c'est une énormité d'écrire qu'ils ont méconnu les lois de la matière et qu'ils lui ont refusé toute influence sur la forme, toute causalité. C'eût été faire preuve d'un bien piètre thomisme et d'une philosophie par trop subtilisée.

Les sociologues, eux, pratiquement oublieux de la contingence foncière de l'agir humain, ne voulant même pas se rendre au fait de la liberté ainsi qu'aux phénomènes de mutabilité et de déviation qu'il entraîne, ne firent pas le départ entre le spontané et le libre, entre l'instinctif et le délibéré, et ils apportèrent à l'étude de l'action humaine des procédés unilatéraux, violents dans une large mesure, tombant ainsi dans une rigidité et une uniformité pires que celles qu'ils reprochaient à la conception séculaire.

Ambitionnant de constituer une physique humaine, une physique sociale, et traitant l'agir libre avec les principes et les méthodes élaborées en vue d'extraire l'intelligibilité des phénomènes de la nature, ils devaient aboutir à une étrange vision de l'univers moral. Est-ce croyable ? Ils ont poussé l'absence de discernement et de souplesse jusqu'à confondre dans un même mode de traitement, d'une part, les démarches d'un pouvoir aussi délié et aussi fécond en imprévus que la liberté et, d'autre part, les manifestations mécaniques et stéréotypées des forces de la nature. Ils ont considéré les unes et les autres comme obéissant aux mêmes lois : c'est-à-dire comme pareillement déterminées dans leur cause, constantes dans l'exercice de leur action, symétriques dans les traits essentiels de leur physionomie et, surtout, comme également conditionnées par les facteurs pesant sur elles avec toute la rigueur de la nécessité physique. Par conséquent, selon eux, tout leur jeu se trouve commandé par le contexte d'influences au sein desquelles elles prennent naissance. Un peuple a la morale, la politique et l'économie que lui impose l'ensemble des éléments ayant concouru à former le type d'humanité qu'il représente. Sa civilisation est un produit, un produit de l'action conjuguée de sa race et de son milieu géographique et historique. Sa valeur n'est pas consécutive à la pureté de la morale et à la finesse de la culture qu'il incarne, mais ce sont celles?ci qui sont redevables de leur perfection au fait de refléter un type national supérieur, d'être le visage dans lequel s'épanouissent les qualités exquises de son tempérament.

C'est donc une erreur grossière, prétendent-ils, d'étudier l'éthique, la politique, l'économie et l'esthétique en partant d'un idéal préconçu, comme si elles étaient des entités autonomes, coupées de tout rapport avec l'homme historique, ayant en elles-mêmes une valeur. Ce qui tire de la substance humaine sa sève et sa vie, ce qui est conditionné dans sa structure par les facteurs mêmes qui différencient les agglomérations sociales, ce qui, en un mot, s'intègre à l'existence concrète d'un peuple, ne peut être, connu et évalué à son juste prix que par l'étude patiente des influences multiformes qui ont marqué celui-ci à leur effigie et ont fini par le doter d'une idiosyncrasie inaliénable. Dans les collectivités humaines, tout autant que chez les règnes animaux, la complexion physiologique et psychique est justiciable et explicative des comportements moraux et des types de coagulation politique.

L'on voit comment une telle méthode, pour n'être fautive que par un excès de généralisation, devait contribuer à éveiller et à exacerber le sentiment national. Selon nous, elle est partiellement responsable des doctrines raciques. A force de fouiller les provenances matérielles et de scruter les "faits sociaux" on a fini par les ériger en règles de conduite et en droits imprescriptibles. On en est arrivé à croire que la supériorité qui est à l'origine, de toutes les autres est celle qui réside dans la race.

Comme on le verra au chapitre deuxième, nous sommes loin d'identifier nationalisme et racisme. Mais du fait que l'un et l'autre semblent faire fond sur le natif, sur les forces issues de la génération (gens, natio), pour l'obtention de l'épanouissement spirituel intégral de la personnalité, il est plausible que les méthodes sociologiques, dont l'effet propre est de dégager les manifestations du spontané, aient concouru à développer le sentiment des ressources impliquées dans le national.

Quoi qu'il en soit de ses causes, le nationalisme est à l'affiche. Il nourrit une littérature drue, charroyant dans son flot tumultueux perles et scories. Il va sans dire qu'il fournit aussi à l'éloquence lyrique et creuse son thème favori. Ce qui n'a pas pour effet de simplifier et d'éclaircir un sujet déjà en lui-même fort enchevêtré et obscur. Et malgré qu'on se soit évertué à l'embrouiller, nous osons croire qu'il y a encore possibilité de le solutionner. Nous le déclarons sans manière, étant convaincu que la sincérité est une chose plus estimable que les artifices littéraires. Le nationalisme est à la fois d'intérêt politique et religieux. Il comporte des applications et des conséquences pratiques dans les deux ordres. Mais comme son aspect politique diffère considérablement du religieux et qu'au surplus il se complique chez nous du dualisme des races et des cultures, nous le laissons de côté pour le moment, espérant pouvoir dans un avenir assez prochain le considérer à part et pour lui-même.

Notre intention présente est de déterminer ses rapports possibles avec la religion, de vérifier à la lumière des principes du thomisme s'il comporte quelque incompatibilité avec le sentiment religieux ou si par contre il peut servir à l'accroître en profondeur, en intensité et en force de élan. Nous essaierons d'être bref, nous limitant à l'exposé concis des données essentielles à l'éclaircissement du problème.

Faut-il ajouter que nous comptons non seulement sur l'indulgence, mais sur la prudence du lecteur. Les principes émis au cours de ces pages valent pour éviter le dédoublement périlleux du national et du religieux, mais appliqués par des artifices de découpage aux rapports du politique et du national, ils sont en faute: entre ces deux problèmes il y a la distance qui sépare le gracieux du nécessaire.



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